Déclaration faite le 12 juin 2008 par Phil Fontaine, chef national, Assemblée des Premières Nations
Phil Fontaine, chef
national, Assemblée des Premières Nations:
Merci, sénateurs. Je suis fier et honoré de prendre la
parole devant vous cet après- midi. J'étais ici mardi pour observer vos
délibérations et je me demandais si vous accepteriez, comme nous vous l'avions
demandé, que nous soyons ici pour être entendus et pour nous exprimer, pour
notre propre compte, sur un sujet que nous jugeons d'une extrême importance,
pas uniquement pour les survivants de l'expérience des pensionnats indiens,
mais pour l'ensemble des Canadiens.
Vous avez répondu
favorablement. Votre sens de l'équité ne fait aucun doute. Vous nous avez
invités dans l'honneur et nous avons reçu et accepté votre invitation avec
beaucoup de reconnaissance. Je vous remercie, sénateurs, de nous avoir invités
à être ici cet après- midi.
Les excuses historiques,
éloquentes et sincères que le premier ministre a formulées hier, ainsi que les
discours des chefs des partis de l'opposition, constituent un des événements
les plus importants de notre histoire. Nous avons accepté ces excuses avec
gratitude. Cependant, ce qui est le plus remarquable, c'est que l'idée de ces
excuses ait pu jaillir un jour.
Comme je l'ai déclaré hier
dans mon discours à la Chambre des communes, le 11 juin 2008 témoigne de la
possibilité de réaliser l'impossible. La réalité qui se profile derrière ces
excuses, c'est l'ampleur et la complexité de la résistance de notre peuple au
projet d'assimilation que constituait l'expérience des pensionnats indiens.
Nos ancêtres, dans leur
grande sagesse, ont reconnu l'injustice du système qui tentait de les contrôler
et de les transformer en quelque chose que nous ne pourrions jamais être. Ils
ont mené d'innombrables batailles sur différents fronts pour exercer un certain
contrôle, pour vivre des vies décentes à l'abri du froid et de la faim et pour
survivre à l'oppression tout en conservant leur fierté et leur dignité.
La lutte dans laquelle nous
nous sommes engagés pour régler le problème des pensionnats indiens constitue
une lutte pour l'obtention d'une juste indemnisation, pour la commémoration,
pour la guérison, pour l'obtention d'une commission pour la divulgation des
faits et, plus important encore, pour ce que nous avons obtenu hier,
c'est-à-dire des excuses.
Toutes ces choses sont
maintenant acquises, et le règlement sera mis en œuvre au cours des cinq
prochaines années. Toutefois, la partie la plus importante de notre lutte ne
concerne pas seulement l'accord de règlement et les excuses. Cela ne représente
qu'un élément — important certes, mais seulement un élément — d'un ensemble
beaucoup plus grand. La partie la plus importante de la lutte concerne le
pouvoir et les moyens de disposer de nous-mêmes et de notre avenir.
Des enseignants européens,
des prêtres, des religieuses et des frères, forts de leur propre foi et
convaincus de la supériorité de leur culture, ont tenté de détruire nos
cultures et d'assimiler nos enfants dans leur structure du pouvoir. Étudiants,
le message qu'on nous a transmis tandis que nous grandissions dans les écoles
nous disait clairement que nous étions inférieurs à cause de ce que nous
étions, de notre race, de notre culture et de notre langue. On nous a appris
que nous ne pouvions pas devenir des citoyens canadiens à moins de cesser
d'être ce que nous étions. Comme cela était impossible, nous en sommes venus à
nous détester nous-mêmes et à croire que nous ne pourrions jamais nous hisser
au niveau du reste du pays.
Le Canada était enlisé dans
un repli du temps. L'enseignement qu'on nous a donné nous a également placés
dans un repli du temps. Les excuses étaient une expression de changement. Elles
ont signalé que le Canada sortait de ce repli qui avait altéré sa vision de
notre peuple.
Nous aussi sommes en train
de sortir de notre propre repli du temps. Nous avons cessé de croire à notre
propre infériorité, nous avons cessé de penser qu'étant un peu moins
qu'humains, nous ne sommes pas dignes de ce que le Canada a à offrir à ses
citoyens. Nous avons lutté avec succès contre ce repli du temps pendant des
dizaines d'années. Notre peuple a retrouvé sa dignité et sa fierté. Nous sommes
à nouveau fiers d'être ce que nous sommes.
À part la dignité
retrouvée, nous sommes également fiers des changements réalisés dans nos
collectivités et nos gouvernements. Nous avons combattu le déni de notre
existence, et notre peuple travaille fort aujourd'hui pour assumer son propre
avenir. Ce changement a été possible grâce aux efforts que nous avons déployés
pendant des années pour nous débarrasser de ce qu'on nous a appris dans les
pensionnats.
Le Canada est encore pris,
pour une grande part, dans un repli du temps en ce qui concerne les Premières
nations. Maintenant, par suite des excuses, le Canada a la possibilité de se
rattraper. Les changements extraordinaires qu'ont connus nos collectivités ne
se reflètent pas vraiment dans la façon dont le pays considère notre peuple. En
tant que pays, le Canada doit comprendre qu'il a maintenant affaire à un peuple
qui a survécu aux dures leçons qu'on lui a apprises.
La raison pour laquelle
notre peuple, nos collectivités et nos gouvernements sont mieux sortis de leur
repli du temps que le Canada, c'est que nous avons réussi à rejeter les
stéréotypes qui avaient entravé notre progrès. Nous savons ce que nous voulons,
et nous l'avons clairement exprimé à de nombreuses occasions.
Nous voulons nous
débarrasser des terribles conditions qui paralysent beaucoup trop de nos
collectivités. Nous voulons éliminer la pauvreté des Premières nations. Nous
voulons contribuer d'une façon concrète à la prospérité du Canada. Nous voulons
que nos enfants aillent à l'école dans une atmosphère propice à
l'apprentissage. Nous voulons que nos collectivités aient de l'eau potable.
Nous voulons être en mesure d'affronter la grave crise du logement que
connaissent beaucoup trop de nos collectivités.
Nous voulons que nos
enfants — les quelque 27 000 enfants des Premières nations qui sont à la charge
de l'État — rentrent dans leur famille et retrouvent leur collectivité. Nous
voulons que nos jeunes hommes et femmes incarcérés soient remis en liberté.
Nous voulons faire en sorte que ces jeunes retrouvent l'espoir d'avoir une vie
meilleure, d'être respectés, de bâtir une vie digne d'être vécue pour cesser
d'avoir l'un des taux de suicide les plus élevés au monde. Nous ne voulons pas
que nos enfants se retrouvent dans des bandes criminelles.
Nous voulons simplement ce
dont dispose le reste du pays. Nous voulons ce que chaque Canadien attend de
ses gouvernements, et nous voulons que nos attentes soient traitées avec
justice et équité.
Nous voulons ce à quoi les
Canadiens aspirent dans leur propre vie. Nous ne voulons pas plus que ce qui
est acquis aux autres Canadiens. Nous ne voulons certainement pas priver
personne, mais nous nous attendons à être traités justement et équitablement.
Nous voulons pouvoir
travailler avec vous, avec chacun d'entre vous, pour bâtir ou rebâtir le Canada
et en faire un endroit où chaque citoyen est traité avec justice et équité, où
chacun a un accès équitable aux possibilités extraordinaires que ce pays offre
à ceux qui y vivent.
Je dis cela en sachant
qu'il reste encore beaucoup à faire. Nous avons d'énormes défis à relever.
Mais, après ce que nous avons tous vu hier, — car c'était un moment inoubliable
de notre histoire, que nous n'avions jamais cru pouvoir vivre, que nous ne
pouvions même pas imaginer — nous avons pu dire que nous avons réalisé
l'impossible.
Aujourd'hui, nous pouvons
dire que plus rien n'est impossible. Toutefois, il n'en sera ainsi que si nous
nous engageons tous à travailler ensemble pour créer le genre de pays dont nous
puissions tous, sans exception, y compris les Premières nations, être fiers.
C'est notre rêve et notre espoir. Meegwetch.