Déclaration faite le 12 juin 2008 par Clem Chartier, président, Ralliement national des Métis
Clem Chartier,
président, Ralliement national des Métis:
Je remercie le Sénat de m'avoir invité ici
aujourd'hui dans le cadre des nobles efforts déployés par le Canada pour
amorcer sa réconciliation avec la nation métisse.
Hier, à la Chambre des
communes, j'ai eu l'honneur de répondre aux excuses que le premier ministre a
adressées aux survivants des pensionnats indiens et à tous les Autochtones qui
ont été victimes des anciennes politiques d'assimilation du Canada.
J'ai été profondément ému
par le courage et la conviction avec lesquels le premier ministre a affronté ce
chapitre triste et douloureux de l'histoire du Canada.
J'ai aussi été profondément
ému par la sincérité et la bienveillance qui régnaient à la Chambre, ainsi que
par les paroles franches des autres dirigeants autochtones qui se sont engagés
à travailler avec le Canada en vue de sceller une réconciliation.
En même temps, en tant que
Métis et chef de la nation métisse, j'ai ressenti le besoin d'exprimer mes
sentiments ambivalents, mes sentiments contradictoires. Il fallait que
j'exprime mes sentiments ambivalents au premier ministre et au reste du pays.
Des milliers de Métis ont
séjourné dans des pensionnats indiens après avoir été arrachés de force à leur
famille. Ils ont vu leur culture dénigrée et, dans de nombreux cas, ont subi
des sévices physiques et sexuels. Les Métis qui ont séjourné dans un pensionnat
reconnu par la Convention de règlement relative aux pensionnats indiens sont
admissibles à une indemnisation pour les sévices physiques et sexuels qu'ils
ont subis et, bien entendu, au paiement d'expérience commune. Cependant, la
vaste majorité des survivants métis ont fréquenté des pensionnats
confessionnels sanctionnés par l'État qui ne sont pas, et je répète, qui ne
sont pas reconnus par la convention de règlement, et n'ont donc droit à aucune
indemnisation.
Je suis l'un d'entre eux.
J'ai séjourné au pensionnat métis de l'Île- à-la-Crosse, en Saskatchewan.
Plusieurs autres survivants m'accompagnaient hier à la Chambre des communes, et
je crois qu'ils partageaient mon ambivalence.
Honorables sénateurs, des
milliers d'autres Métis ayant fréquenté une école de jour dirigée par un ordre
religieux sont exclus de la Convention relative aux pensionnats indiens. Les
pratiques d'assimilation et les sévices qui caractérisaient les pensionnats
indiens étaient aussi institutionnalisés dans les écoles de jour. Ces milliers
de survivants partagent le même héritage douloureux et devraient avoir droit à
la même justice. Pourquoi les écoles de jour? Parce que le gouvernement fédéral
a abandonné les Métis et la nation métisse il y a plus de 100 ans.
L'exclusion de l'entente
sur les pensionnats de la grande majorité des survivants métis s'inscrit dans
une grande mouvance d'exclusion qui prend racine dans le refus du gouvernement
fédéral d'accepter sa responsabilité constitutionnelle de traiter avec les
Métis, conformément à la disposition 91.24 de la Loi constitutionnelle de 1867,
qui a unifié notre pays et qui nomme les Indiens et les terres qui leurs sont
réservées. Comme vous le savez, c'est en vertu de cette loi que le gouvernement
a promulgué la Loi sur les Indiens.
Cette prise de position a
eu pour conséquence que les anciens combattants métis n'ont pas eu accès aux
prestations malgré leurs énormes sacrifices pour notre pays. Aujourd'hui
encore, les Métis n'ont pas accès aux prestations d'aide à l'enseignement et
aux soins de santé que le gouvernement fédéral verse aux autres Autochtones.
Nous sommes, par ailleurs, heureux que le gouvernement aide les autres
Autochtones; loin de nous l'idée de vouloir leur enlever quoi que ce soit.
Nous avons aussi été exclus
des procédures de la Commission sur les revendications particulières des
Indiens auxquelles les autres Autochtones ont accès. Notre seul recours est de
porter nos causes devant les tribunaux. Toutefois, le maigre fonds d'aide
juridique dont nous disposions depuis environ huit ans n'a pas été renouvelé
l'an dernier. Nous ne pouvons donc même plus compter là-dessus.
La perte des terres des
Métis de l'Ouest canadien découle en grande partie d'un système frauduleux de
certificats. Malheureusement, je me souviens d'un projet de loi du Sénat qui
visait à modifier le Code criminel pour imposer une limite de trois ans sur les
poursuites liées aux infractions touchant les certificats. Ainsi, les
accusations contre un spéculateur millionnaire qui avait été accusé en 1921
d'avoir obtenu frauduleusement des certificats des Métis ont été annulées.
Je rappellerai également
aux sénateurs que les ressources limitées dont nous disposions pour mener à
bien cette initiative ont été supprimées et que, en grande partie, nous n'y
avons plus accès. Néanmoins, à la suite de mes entretiens avec le premier
ministre, je crois que la cérémonie d'hier est une première étape importante
vers la réconciliation du Canada avec la nation métisse.
Le discours que j'ai
prononcé sur le parquet de la Chambre des communes était le symbole de ce
nouveau commencement. Le patriarche de la nation métisse, Louis Riel, a été élu
trois fois à la Chambre des communes. Cependant, comme sa tête était mise à
prix, il n'a pas été en mesure d'occuper son fauteuil.
Comme je l'ai dit hier et
comme je le crois encore aujourd'hui, l'interlocuteur fédéral auprès des Métis,
l'honorable Chuck Strahl, est un homme sincère qui a exprimé sa détermination à
collaborer avec moi pour régler les anciens griefs non réglés des survivants
des pensionnats et des anciens combattants métis. Il a également exprimé sa
détermination à collaborer avec moi et avec les chefs de la nation métisse pour
trouver des solutions aux problèmes d'aujourd'hui et de demain.
Le Ralliement national des
Métis est impatient de s'appuyer sur ces bases pour faire en sorte que les
citoyens de la nation métisse puissent finalement occuper la place distincte
qui est la leur dans la famille canadienne.
Comme je l'ai dit hier, la
nation métisse de l'Ouest canadien veut s'intégrer. Le Ralliement national des
Métis espère que le Sénat du Canada et son Comité sénatorial permanent des
peuples autochtones continueront leur travail important et fort apprécié en vue
de régler des questions qui préoccupent la nation métisse. J'espère que cette
occasion historique marquera le début de cet important processus.
Je tiens à exprimer mes
meilleurs voeux à tous ceux qui ont reçu des excuses officielles hier, de même
qu'aux chefs des Premières nations et des Inuits, qui ont travaillé tellement
fort pour en arriver là, ainsi qu'au premier ministre et au ministre Strahl
pour leur sincérité et pour le courage avec lequel ils ont fait les premiers
pas de la réconciliation avec la nation métisse. Montrons au monde que les
Canadiens n'ont pas peur de regarder avec lucidité un volet sombre et parfois
oublié de l'histoire. Ensemble, guidés par le flambeau de la vérité et de la
justice, nous édifierons des nations fortes et un Canada uni.
Je ne pouvais pas dormir du
tout hier soir. Vraiment pas. Pour moi, aujourd'hui, c'est le premier pas vers
la réconciliation dont il a été question hier. Honnêtement — vous direz : «
C'est difficile; il est politicien » —, hier a été la journée la plus difficile
de ma vie. La journée a épuisé toutes mes réserves d'énergie physique. Quand
Phil a dit : « Demain, nous devrons parler au Sénat », j'ai pensé : « Oh non »,
mais je me suis dit que j'avais fait campagne pour devenir président, que
j'étais ici et que je le ferais. Je suis ici et je dis que j'ai épuisé toutes
mes réserves d'énergie physique hier, mais qu'aujourd'hui, c'est un nouveau
commencement, alors je peux commencer à m'attaquer à ces questions. Hier,
c'était une magnifique journée. Aujourd'hui, il est temps de se mettre au
travail.
Comme je l'ai dit dans mon
texte écrit, la majorité des gens que je représente n'ont pas été inclus. Pour
l'instant, nous voulons simplement en arriver au point où le chef national
Fontaine a dit que les gens qu'il représente sont arrivés hier. Notre histoire
et les problèmes auxquels nous sommes confrontés dans nos collectivités ne sont
pas très bien connus. Au moyen du système de certificats, le Canada a tenté de
briser la résistance de notre nation et de nous renvoyer dans les bois à tout
jamais, mais il n'a pas réussi à le faire. Il n'a pas réussi sa politique
d'assimilation. Notre peuple est encore fort et il deviendra de plus en plus
fort. Nous continuerons de défendre nos droits.
Le Canada devra finir par accepter
sa responsabilité, tout comme les parents qui abandonnent leurs enfants. Les
parents ne peuvent pas simplement prétendre que leur responsabilité s'est
éteinte parce qu'ils ont cessé de soutenir leurs enfants pendant des années. En
fin de compte, la responsabilité existe toujours. Il ne s'agit pas de dire que
nous sommes des enfants et que nous voulons dépendre du Canada parce qu'il nous
doit tout, mais le gouvernement fédéral du Canada est le gouvernement de toute
la population. Il a une responsabilité envers tous les peuples autochtones, et
pas uniquement envers certains d'entre eux. Il faut que l'on cesse de voir la
nation métisse ou le peuple métis comme une exception parmi ces peuples, comme
on le dit constamment.
Je crois que nous venons
d'adopter un nouveau projet de loi pour accélérer le travail de la commission
des revendications des Indiens dans le dossier des revendications
particulières. C'est une bonne mesure. Nous l'appuyons entièrement, mais elle
s'applique aux peuples autochtones à l'exception des Métis. Les anciens
combattants autochtones ont droit à des dédommagements, à l'exception des
Métis. La Convention de règlement relative aux pensionnats indiens a été
signée. Là encore, nous sommes heureux pour les gens qui en bénéficieront et nous
ne voulons pas leur enlever ce gain, mais cette convention vise les victimes
des pensionnats à l'exception des Métis. Je pourrais donner encore beaucoup
d'autres exemples se terminant par « à l'exception des Métis ». Nous ne voulons
plus être l'exception parmi les peuples. Nous voulons bientôt être un peuple de
plein droit, car les Métis souffrent de leur condition.
On ne cite pas souvent les
statistiques sur les suicides parmi les Métis et on ne parle pas souvent du
sort des Métis dans les pensionnats qui leur étaient destinés, mais bien des
gens pourraient venir ici raconter leur histoire. Nous avons souffert de
mauvais traitements tantôt physiques, tantôt sexuels. J'en ai souffert moi-
même. Nous avons dû vivre dans des conditions horribles dans ces écoles. Nous y
avons été traumatisés psychologiquement. Nous avons souffert d'être séparés de
nos familles. Nous avons souffert de nos dysfonctions. Des gens comme moi
peuvent traverser la vie comme si tout était normal, mais lorsqu'on va au-delà
des apparences, on s'aperçoit qu'ils ont en eux des blessures très profondes.
On dit qu'il y a des
problèmes qui touchent particulièrement les femmes, et je fais partie de ceux
qui peuvent en témoigner. Ma mère a vécu dans un pensionnat indien. Elle était
métisse, mais elle s'est retrouvée dans un pensionnat indien pendant un certain
temps. Elle y est entrée plus jeune que moi. Elle a été touchée par de graves
problèmes. Notre foyer est un foyer brisé. Ma mère fait partie des victimes.
Elle a été sauvagement violée et battue à mort. Ses agresseurs n'ont pas été
punis. Il y a des centaines de personnes comme moi parmi les Métis, mais nos
histoires ne sont pas connues. Je pense qu'il faut qu'elles soient racontées à
un moment donné.
Nous sommes très heureux du
leadership que le chef Phil Fontaine a exercé ces dernières années pour attirer
l'attention sur cette question et mener ce combat extraordinaire. La nation
métisse est solidaire des autres peuples et nations autochtones et elle se
réjouit lorsqu'ils font des progrès.
Nous sommes ici pour
appuyer les progrès accomplis, mais nous avons également besoin de justice.
J'espère que le premier ministre, le ministre Strahl et tous les sénateurs
pourront nous aider à obtenir justice. Je vous remercie.