Déclaration faite le 15 décembre 2010 par le sénateur Grant Mitchell
L'honorable Grant Mitchell :
Honorables sénateurs, il reste assez de temps pour que j'intervienne. Il se pourrait donc que j'aie le dernier mot en 2010. Enfin, j'ai le dernier mot.
J'attire donc l'attention du Sénat sur deux questions qui touchent les femmes incarcérées. La première concerne le travail du comité des bibliothèques en milieu carcéral et de la réintégration de l'Association des bibliothèques du Grand Edmonton. Cette association mène plusieurs projets liés aux bibliothèques au pénitencier pour femmes d'Edmonton. Ces projets ont été lancés il y a trois ans. L'organisme qui emploie une bibliothécaire dans le domaine de l'éducation juridique à Edmonton a embauché une femme qui a été reconnue coupable d'avoir tué son époux après des années de violence. Cette femme a offert à la bibliothécaire et à d'autres membres de l'Association des bibliothèques du Grand Edmonton de leur faire visiter le pénitencier pour femmes d'Edmonton pour femmes. En entrant dans ce qui était considéré comme la bibliothèque carcérale, elles ont constaté avec stupeur qu'il y avait une grande variété de livres mais qu'il n'y avait rien à lire. C'était le désordre total. Les livres étaient dépassés et dans un état lamentable. Ce qu'elles ont vu alors, c'est un manque criant de ressources pourtant fondamentales pour des femmes incarcérées dans un établissement comme celui-là.
Partant de ce constat, elles ont commencé à élaborer des programmes d'alphabétisation et d'autres programmes concernant la bibliothèque dans le pénitencier pour femmes d'Edmonton. Trois années plus tard, elles ont un programme structuré appelé Storybook, dans le cadre duquel des détenues lisent des histoires, qui sont enregistrées sur disque, puis le disque et le livre qui a été lu sont envoyés aux enfants des détenues à l'extérieur de l'institution. En lisant ce livre pour son enfant, la mère s'en rapproche le plus qu'elle peut dans les circonstances, ce qui envoie un message positif à cet enfant au sujet de l'alphabétisation et crée une certaine forme de contact qui renforce en quelque sorte leurs rapports. La femme qui lit ce livre et l'envoie à son enfant en est valorisée et éprouve le sentiment de faire quelque chose d'utile, ce qui ne lui arrive probablement pas souvent dans une institution carcérale.
Le deuxième programme que le comité des bibliothèques en milieu carcéral et de la réintégration de l'Association des bibliothèques du Grand Edmonton a mis sur pied est un club de lecture dans les ailes à sécurité moyenne et minimale du pénitencier. Évidemment, cela signifie que les femmes peuvent obtenir des livres, les lire ensemble et en discuter régulièrement, comme cela se fait dans tout club de lecture. Le comité a commencé à implanter le club de lecture dans l'aile à sécurité maximale du pénitencier, ce qui est plus compliqué en raison de l'aménagement en différents secteurs de cette aile, pour des raisons de sécurité. Cependant, le club de lecture offre un programme d'alphabétisation très utile aux femmes qui ont probablement accès à relativement peu de programmes de cette nature.
Troisièmement, le comité a établi un programme d'alphabétisation technique. Ce programme vise à offrir des écrits, des livres et des manuels qui permettront aux détenues de s'instruire sur les changements technologiques avec lesquels elles devront composer quand elles sortiront de prison. Dans bien des cas, les détenues étaient peut-être en prison quand le téléphone cellulaire, par exemple, est devenu un objet courant. Tout dépend de la longueur de leur peine. Cela donne à ces femmes, jusqu'à un certain point, une chance de comprendre le monde complexe — ou, du moins, certains de ses éléments — qu'elles devront réintégrer.
Enfin, la bibliothèque a un quatrième programme, en collaboration avec la bibliothèque publique d'Edmonton, qui permet d'emprunter des livres et d'autres documents à cette bibliothèque, un peu comme tout le monde. Ces femmes ont maintenant accès à du matériel qui leur était inaccessible avant la création de ce programme.
Honorables sénateurs, ce programme est très utile à bien des égards, pour de multiples raisons. Bien sûr, le programme est une forme d'aide à l'alphabétisation, dont beaucoup de détenues ont besoin. On nous dit souvent, et la science nous le confirme, que les gens qui ont des difficultés d'alphabétisation finissent en marge de la société et se tournent souvent vers la criminalité en raison des problèmes auxquels ils se butent justement parce qu'ils ne lisent pas facilement. Ce programme favorise grandement l'alphabétisation et, comme le programme Storybook en est un des éléments, il favorise grandement l'alphabétisation des jeunes familles.
Ensuite, ce programme permet aux détenues de préserver un lien important avec leurs enfants pendant qu'elles sont en prison. Aussi ténu soit-il, ce lien est souvent plus solide que celui qu'elles avaient pu entretenir jusque-là. Bien sûr, le programme favorise, d'une façon générale, la lecture, la recherche d'information et l'éducation. En fait, l'un des effets secondaires, ou avantages, de ce programme, c'est qu'il offre la chance aux détenues alphabètes de lire des textes à l'intention de celles qui sont illettrées. Elles rendent ainsi un service à d'autres, ce qui a des effets thérapeutiques.
Ce qui est absolument frappant, c'est que ces quatre programmes, et ce programme en général, sont uniquement financés et soutenus par des bénévoles et des dons de matériel, de livres et d'argent. Il est donc difficile d'assurer la durée du programme. C'est tout de même frappant de constater qu'aucun budget n'est prévu, rien du tout, pour le local et les services de bibliothèque, à l'établissement pour femmes d'Edmonton.
Honorables sénateurs, comment se peut-il que certains des éléments les plus fondamentaux pour aider les détenues qui devront un jour réintégrer la société — la littérature, l'information, l'alphabétisation, les liens avec la famille et les enfants — ne soient tout simplement pas fournis dans cette prison? Je pose la question : comment se peut-il que ce soutien soit inexistant dans cette prison et même, apparemment, dans l'ensemble du système carcéral fédéral pour femmes au Canada?
Je fais cette interpellation pour féliciter les bénévoles de la prison et le Prison Library and Reintegration Committee l'Association des bibliothèques du Grand Edmonton. La ville d'Edmonton compte un grand nombre de bénévoles exceptionnels, tout comme il s'en trouve évidemment partout au pays. Je tiens à les féliciter. J'aimerais rendre hommage aux femmes incarcérées dans l'établissement d'Edmonton qui participent à ce programme dans le but de s'améliorer afin de devenir des citoyennes productives ou d'avoir de meilleures chances de le devenir lorsqu'elles sortiront de prison. Je tiens à féliciter les personnes qui, en participant au projet Storybook, apportent quelque chose à leurs enfants.
Je tiens à souligner avec beaucoup d'insistance que, malheureusement, le système carcéral fédéral n'appuie pas ce programme. Je ne comprends pas du tout pourquoi aucune somme n'est investie dans des programmes structurés pour promouvoir l'alphabétisation, la lecture de livres de contes aux familles des détenus afin de resserrer les liens entre leurs membres, l'alphabétisation technique et l'emprunt de livres dans les bibliothèques locales.
Je suggère au gouvernement de voir dans ces efforts une façon de réduire la criminalité de façon productive et, fort probablement, avec succès, par rapport à l'imposition de peines minimales qui, selon les données scientifiques, ne font qu'augmenter la criminalité et n'améliorent en rien notre sécurité.
La deuxième question que j'aimerais soulever en ce qui concerne la situation des femmes dans les prisons au Canada porte sur le Programme mère-enfant, qui est un des piliers des programmes offerts dans les établissements carcéraux pour femmes depuis un certain nombre d'années. Ce programme permet aux femmes, sous surveillance et conformément à des paramètres rigoureux, de recevoir la visite de leurs enfants, voire de vivre avec eux en milieu carcéral. Certains pourraient prétendre qu'il n'est pas approprié de faire cela. Cependant, l'expérience a donné des résultats positifs. D'aussi loin que je me souvienne, ce programme n'a jamais posé de problèmes. Au fil des ans, jusqu'à ce que des changements soient apportés il y a deux ans, environ 25 femmes qui avaient des enfants participaient à ce programme.
Dans le système pénitentiaire canadien actuel, sans ce programme, quelque 500 femmes, dont 330 ont des enfants de moins de cinq ans, ne peuvent pas entretenir des liens étroits avec leurs enfants. La thérapie sous-jacente à ce programme était positive. En effet, il fournissait une thérapie aux mères qui avaient toujours l'instinct de prendre soin directement de leurs enfants. Il fournissait aussi une thérapie aux enfants qui sont souvent trop jeunes pour se rendre compte de l'endroit où ils sont, mais qui savent qu'ils veulent être avec leur mère pour jouir de la chaleur, de la relation et de l'amour qui sont tellement importants, comme ceux d'entre nous qui croient aux valeurs familiales le savent si bien.
Pourtant, que s'est-il passé? Il y a deux ans, de façon arbitraire et sournoise, le ministre de la Sécurité publique a modifié les règles et établi des normes si élevées qu'il était pratiquement impossible pour n'importe laquelle des 330 femmes ayant des enfants de moins de cinq ans, par exemple, de participer à ce programme. Le taux de participation des enfants a donc chuté, passant de 25 à deux.
Honorables sénateurs, que cela nous révèle-t-il, encore une fois, sur l'approche punitive, étroite d'esprit et peu créative pour réduire la criminalité et aider ceux qui en ont besoin à réintégrer adéquatement notre société? Que cela nous révèle-t-il sur l'accroissement de la sécurité dans notre société et l'épanouissement de ses habitants par le fait même? Que cela nous révèle-t-il sur la façon dont le gouvernement aborde ces questions? Beaucoup. Cela révèle un contraste flagrant entre ce qui se passe actuellement, à cause de cette politique de répression de la criminalité du gouvernement, et ce qui a été une réussite et pourrait encore en être une.
Honorables sénateurs, j'implore le gouvernement de revoir son approche en matière de criminalité et d'examiner les programmes qui ont porté leurs fruits et qu'on devrait financer parce qu'ils s'inspirent d'une politique moderne, intelligente et créative en matière de la criminalité à appliquer dans l'intérêt de la population de notre pays.
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