Déclaration faite le 18 juin 2008 par le sénateur Roméo Dallaire
L'hon. Roméo Antonius Dallaire:
Honorables sénateurs, je suis déjà
intervenu au sujet de cette motion et j'ai abordé à quelques reprises la
question des enfants-soldats. Je vous présente une brève anecdote au sujet des enfants-soldats.
J'ai personnellement fait face à
ces jeunes, les yeux dans les yeux. Ils étaient totalement hors de tout
contrôle, sous la contrainte, sous l'effet de la peur, sous l'effet de la
drogue, conditionnés à tuer et à estropier. Il n'y a aucune logique à la façon
dont ils ont recours à la force. Aucune logique. Il ne s'agit pas d'un adulte
qui prend une décision d'adulte. Il s'agit d'un enfant qui a été maltraité à
l'extrême et qui a été armé par des adultes pour tuer et estropier.
Un jour, j'ai envoyé une patrouille
dans un village qui avait été décimé. Pendant qu'elle traversait le village,
les portes de la chapelle du village se sont ouvertes. Une centaine de
personnes étaient cachées à l'intérieur, ce qui était inhabituel. Les extrémistes
avaient coutume de dire aux gens de se réfugier dans les églises où, par
convention, ils seraient à l'abri. Une fois que les églises étaient remplies,
ils les encerclaient et entraient pour les abattre, rangée par rangée, parfois
pendant des journées entières. Ils n'avaient pas encore massacré ces gens. Le
sergent qui commandait la patrouille a appelé mon quartier général en demandant
des véhicules pour transporter ces gens dans un endroit sûr. Pendant qu'il
parlait à la radio, d'un côté du village, une trentaine de garçons âgés de 9,
10, 12, 14 ou 16 ans ont ouvert le feu sur le sergent dont l'uniforme était
évident, puis sur les soldats et sur les gens qu'ils protégeaient. Pendant
qu'il subissait cette attaque, de l'autre côté du village, il y avait une
vingtaine de filles du même âge dont certaines étaient enceintes. Elles
servaient de boucliers à d'autres garçons qui faisaient feu sur le sergent, ses
soldats et les gens qu'il protégeait.
Je vais maintenant vous poser une
question. Que devait faire le sergent? Quels ordres devait-il donner? Un
caporal qui faisait partie de cette patrouille se remémore cet épisode de temps
en temps, ce qui le fait tomber dans un état de stress post-traumatique. Il
entend encore le sergent donner l'ordre de tirer. Il sent encore son doigt
tirer sur la gâchette. Il voit très clairement la balle quitter son fusil. En
fixant la mire, il voit exploser la tête d'un enfant. Quelle était la réponse
correcte? Était-ce conforme à l'éthique, à la morale? Était- ce légal?
Honorables sénateurs, nous parlons
d'un soldat qui fait face à d'autres combattants qui, légalement, ne peuvent
pas être considérés comme des combattants aux termes de la convention parce que
ce sont des enfants-soldats. En vertu du droit international, la Cour pénale
internationale juge actuellement des adultes ayant recours à des
enfants-soldats au Congo.
Cet enfant-soldat est détenu dans une prison illégale. Il a été blessé par
balles à deux reprises et soumis à toutes sortes d'interrogatoires. Même la
Cour suprême a dit que les documents concernant les interrogatoires ne peuvent
être utilisés par la cour. Il est détenu là-bas depuis six ans.
Le sénateur Mercer : Six
ans!
Le sénateur Dallaire : En
2002, nous connaissions l'existence de Guantanamo.
Nous n'avons rien fait. En 2002, je m'affairais à l'écriture de mon livre sur
le génocide dirigé par des gens qui ne respectaient aucune règle, des gens qui
ne croyaient pas aux droits de la personne, à la primauté du droit et à la
bonne gouvernance. Ces gens ne se préoccupaient que de conserver le pouvoir et
ils ont massacré des centaines de milliers de personnes. À ce moment-là, Omar
Khadr ne faisait pas partie de mes préoccupations. Je pensais plutôt aux 800
000 autres humains que nous avions abandonnés et aux 14 soldats de mon équipe
qui avaient perdu la vie.
J'ai terminé ce travail, puis j'ai
entrepris des recherches à Harvard sur les enfants-soldats afin d'évaluer les
conséquences du recours aux enfants-soldats, dans l'optique des 30 guerres
actuellement en cours dans le monde et des quelque 300 000 enfants-soldats qui
sont détenus sous la contrainte et drogués par des adultes qui veulent en
arriver à leurs fins. Nous acceptons cela comme si de rien n'était. Nous ne
voulons pas de guerre nucléaire, mais nous fermons les yeux sur les guerres
dans lesquelles les enfants servent de principal système de défense. Nous
acceptons cela. Il n'est pas dans notre intérêt personnel de nous en mêler.
Nous sommes pris à notre propre
jeu, parce que nous avons maintenant un enfant canadien qui a été enlevé, amené
dans une zone de combats et utilisé comme soldat alors que tous les adultes
autour de lui savaient que c'était illégal. Cet enfant a souffert des rigueurs
des combats et a été blessé. Il est emprisonné en tant qu'adulte depuis maintenant
six ans dans le cadre d'un processus que tous ceux qui ont une opinion
qualifient d'illégal, inapproprié, abusif et allant à l'encontre des droits de
la personne et de la primauté du droit. Il est victime de mauvais traitements
parce qu'une nation a paniqué devant une menace qu'elle ne comprend pas et
qu'elle n'a pas su gérer. Cette nation utilise tous les moyens possibles pour
atteindre son objectif de sécurité en contournant les droits de la personne,
les libertés civiles et les conventions, y compris la Convention de Genève.
Honorables sénateurs, si nous
laissons cette nation poursuivre dans cette veine, nous en aurons de la
sécurité. Nous allons construire la forteresse Amérique, comme cette nation
aurait souhaité qu'on le fasse le 12 septembre 2001, mais nous allons vivre
dans un état policier. À quoi bon tous ces débats, ces décennies de travail si,
au bout du compte, le seul moyen d'être en sécurité consiste à vivre dans un
état policier?
Honorables sénateurs, cet enfant a
été utilisé illégalement comme combattant, a été blessé au combat, en a été
traumatisé et est emprisonné illégalement. Demain après-midi commencera un
procès qui pourrait lui valoir d'être jeté en prison pour le reste de sa vie,
dans le cadre d'un processus illégal que nous savons être en contravention avec
les conventions auxquelles nous croyons. Il y a trois ans, je suis allé en Sierra Leone
pour négocier avec les rebelles la libération des enfants. J'avais la
crédibilité nécessaire pour négocier avec eux et manœuvrer avec l'UNICEF,
l'Aide à l'enfance et la mission de l'ONU. Honorables sénateurs, si nous
laissons Omar Khadr en prison et le soumettons à ce processus américain, nous
devrons ensuite rester chez nous, sinon, nous passerons pour une bande
d'hypocrites dans les autres pays.
Cette motion est extrêmement
urgente. Ce n'est pas un geste insignifiant. Elle ne porte pas que sur un seul
être humain. Aucun de nous, quelles que soient nos différences — qu'elles
soient ethniques, religieuses, tribales ou politiques — n'est plus humain que
l'autre. Si nous avons tout fait hier pour que nos soldats soient traités
équitablement dans notre propre système judiciaire, et ce sont des adultes,
comment concevoir que le lendemain nous laissions passer une motion et
permettions ainsi à un enfant soldat de subir un traitement illégal?
Je vous demande de voter en faveur
de cette motion.
Des voix : Bravo!