Déclaration faite le 10 février 2011 par le sénateur Pierre De Bané
L'honorable Pierre De Bané:
Honorables sénateurs, j'ai eu l'honneur de participer, du 4 au 6 décembre, à la première Conférence des expatriés arabes organisée au Caire, en Égypte, par la Ligue des États arabes. Cette conférence réunissait des gens d'origine arabe de partout sur la planète sous le thème « un pont pour la communication ».
C'est la première fois que la Ligue des États arabes organisait un tel événement, grâce à l'initiative du secrétaire général de la ligue, Son Excellence Amre Moussa, ancien ministre des Affaires étrangères de l'Égypte et éminent diplomate. Les analyses réfléchies et le courage politique de Son Excellence m'ont toujours impressionné.
Honorables sénateurs, depuis trois semaines, l'Égypte, qui a vu naître mes deux parents, traverse sa plus grave crise politique depuis qu'elle a obtenu son indépendance. Je ne suis pas surpris que M. Amre Moussa joue un rôle de premier plan dans la tentative de convaincre les autorités gouvernementales de mettre en œuvre, le plus rapidement possible, les réformes que demande le peuple, plus particulièrement la jeune génération.
Des citoyens d'origine arabe, des 32 pays suivants, répartis sur tous les continents, ont participé à la conférence : l'Argentine, l'Australie, l'Autriche, la Belgique, le Brésil, le Canada, la Chine, Côte d'Ivoire, Cuba, Chypre, le Danemark, la République dominicaine, l'Éthiopie, la France, l'Allemagne, le Ghana, l'Italie, le Libéria, les Pays-Bas, le Nigeria, la Roumanie, la Russie, la Slovénie, la Corée du Sud, l'Espagne, la Suède, la Suisse, le Royaume-Uni, l'Ukraine, les États-Unis et le Venezuela. Les 22 pays arabes y étaient aussi représentés par des citoyens et des délégués du gouvernement, dont bon nombre étaient des ministres.
Cette réunion des expatriés arabes avec les citoyens de leurs pays d'origine est une initiative naturelle qui est la bienvenue. Ce qui est moins naturel, c'est qu'une telle réunion officielle n'ait pas eu lieu avant!
Honorables sénateurs, j'applaudis chaleureusement cette initiative. Elle a été prise par un homme d'État infatigable, Son Excellence M. Amre Moussa, qui a la conviction qu'une culture devrait être ouverte à toutes les autres cultures, les influencer et, inversement, être enrichie par elles, en particulier à l'ère actuelle.
Nous sommes à l'ère des communications, qui a transformé la planète en un village global où le monde est plus petit d'année en année, au point où nous avons besoin d'être connectés instantanément et continuellement. Dans le monde d'aujourd'hui, plus de 200 millions de personnes vivent dans un autre pays que celui où elles sont nées. Ces expatriés devraient former des ponts naturels entre les pays, et ces ponts devraient être d'autant plus solides qu'existe la volonté politique d'enrichir la conscience du monde et d'accroître le dialogue entre les cultures plutôt que d'exacerber le supposé choc des civilisations, qui est de nature à diviser les gens, en particulier dans un pays d'immigration comme le nôtre.
Nous avons la chance de compter parmi nous, au Canada, une population arabo-canadienne dynamique, qui compte plus de 600 000 personnes. Cette population est aussi riche et diversifiée que le monde arabe lui-même. On a tort de faire des généralisations à propos des Arabes, comme certains le font. Ils ne constituent pas une entité monolithique. Beaucoup de gens qui vivent dans le monde arabe et qui, par conséquent, sont influencés par sa culture ne sont pas d'origine purement arabe. Ce sont des Kurdes, des Assyriens, des Berbères, des Africains ou même, pour des raisons historiques, des Arméniens ou des Grecs. Ils ne sont pas nécessairement tous de la même religion. On trouve parmi eux notamment des musulmans sunnites, des musulmans chiites, des catholiques romains, des chrétiens orientaux, des anglicans, des juifs, des druzes, des animistes et des yézédis. Ils ne parlent certainement pas tous la même langue et ne s'habillent pas tous de la même manière. Et surtout, ils n'ont pas tous la même histoire. Les colonisateurs d'antan ont laissé derrière eux des empreintes, des traditions et des legs distincts. En fait, être un Arabe est un peu comme être un Canadien. C'est appartenir à une riche civilisation. C'est bien plus une appartenance culturelle et une identité linguistique qu'une caractéristique raciale.
Les immigrés canadiens d'origine arabe sont des gens fiers. Ils sont fiers de leur patrimoine d'origine et fiers d'appartenir au Canada. Ils sont évidemment à jamais reconnaissants d'avoir été invités à devenir des citoyens canadiens. En échange, les immigrants, et dans ce cas-ci, les immigrants d'ascendance arabe, ont immensément contribué au développement et à la prospérité de notre pays.
Nous trouvons des Canadiens d'origine arabe dans toutes les sphères de la société, dans le secteur public aussi bien que dans le secteur privé. Parmi les personnalités publiques, je tiens à signaler le premier ministre de l'Île-du-Prince-Édouard, l'honorable Robert Ghiz, ainsi que son père, qui a également été élu premier ministre de cette province. Il y a des Canadiens d'ascendance arabe qui sont membres des deux Chambres du Parlement, membres des assemblées législatives provinciales ou ambassadeurs. Il y a parmi eux de nombreux membres distingués du corps diplomatique, des sous-ministres, des maires, des conseillers municipaux, des agents de police, et cetera.
Parmi les universitaires, mentionnons la vice-présidente du Département de recherche de l'Université d'Ottawa, le vice-recteur et président des études arabes à l'Université d'Ottawa, le directeur du Théâtre français du Centre national des Arts, le président de l'Université York, l'ancien président de l'Université Carleton, à titre intérimaire, de nombreux doyens de facultés et professeurs d'université.
Parmi les professionnels, on retrouve d'éminents écrivains, artistes, metteurs en scène de cinéma et de théâtre, médecins, avocats, enseignants et ingénieurs d'origine arabe.
Quand j'étais ministre des Pêches et des Océans et que j'avais une vue d'ensemble du monde des affaires partout au Canada, qui est le deuxième plus grand pays au monde, j'étais souvent étonné de rencontrer des Canadiens d'origine arabe dans les coins les plus reculés, qui géraient leur entreprise dans l'Arctique ou dans d'autres collectivités éloignées.
Nous sommes les héritiers d'un peuple au passé très riche, qui a inventé et enseigné l'alphabet au reste du monde, qui a construit des cités et des monuments historiques qui sont encore là aujourd'hui — les pyramides, Petra, Biblos, Damas, Carthage, et autres — et qui a fait avancer la science dans les domaines des mathématiques, de la médecine et de l'astronomie. Pendant le XIIe siècle, les chiffres arabes ont été introduits au monde occidental grâce aux traductions latines. Ce sont également les Arabes qui ont traduit et conservé les textes des philosophes grecs et, qui les ont diffusés en Europe.
Maintenant, nous sommes, au Canada, à titre de citoyens de premier ordre, comme tous les immigrants, déterminés à protéger notre nouveau pays et à le garder sécuritaire, florissant et prospère pour les nombreuses générations à venir.
C'est pourquoi j'aimerais proposer de remplacer le terme « expatrié » par celui d'« immigrant ». Dans son sens le plus large, un expatrié est un individu résidant dans un pays autre que le sien. Toutefois, en langage courant, le terme est utilisé pour parler de professionnels envoyés à l'étranger par leur employeur, par opposition aux employés locaux, mais qui peuvent aussi être des étrangers. Tous les immigrés, sans exception, ont expressément demandé à un pays de les accueillir. La quasi-totalité d'entre eux ne s'installent pas temporairement dans un pays envers lequel ils ont fait serment de fidélité et de loyauté. Bien au contraire, ils conserveront toujours des liens très forts avec leur pays d'origine, mais ils ont à cœur de s'établir et de prospérer dans leur pays d'accueil.
Le but de cette première Conférence des expatriés arabes était d'encourager les immigrants des pays arabes à s'intégrer pleinement à leur pays d'adoption, à respecter fidèlement ses lois et règlements, à remplir tous leurs devoirs et responsabilités civiles et à s'efforcer de garder des liens solides avec leur terre d'origine pour le plus grand bien de toutes les personnes concernées.
C'est ce que de nombreuses collectivités dynamiques au Canada ont fait, notamment les Juifs, les Italiens, les Polonais, les Ukrainiens et les Irlandais. La création de liens de réciprocité est avantageuse parce qu'elle contribue à une meilleure compréhension des préoccupations des deux pays, facilite les échanges commerciaux et élargit les sphères d'influence du Canada. Il incombe maintenant aux Canadiens d'ascendance arabe de mettre de côté les frictions internes passagères qui ont cours dans leur pays d'origine et de faire preuve de sens moral pour le plus grand bien des deux pays et de l'humanité toute entière.
Parmi mes souvenirs de cette conférence historique qui a eu lieu au siège de la Ligue des États arabes, je tiens par-dessus tout à vous parler de la reconnaissance et de l'enthousiasme des participants, lorsque je leur ai appris que la loi suprême de notre pays stipule que :
Toute interprétation de la présente charte doit concorder avec l'objectif de promouvoir le maintien et la valorisation du patrimoine multiculturel des Canadiens.
En d'autres termes, honorables sénateurs, la Constitution canadienne dit qu'il n'y a aucune espèce de contradiction entre notre loyauté envers le Canada et la préservation de notre patrimoine culturel. Un autre avantage non négligeable est que la première conférence des expatriés arabes a été l'occasion d'exprimer publiquement ma solide allégeance à mon pays, le Canada, et aussi d'établir de nouvelles relations bénéfiques avec des ressortissants des quatre coins du monde, notamment de pays de la Ligue arabe, et des membres du département des expatriés arabes. Ce département a une directrice dynamique, Mme Samiha Mohey Eldine, et ses adjoints dévoués sont Enas Mostafa El-Fergany, Lobna Essam Azzam, Amina Tawfik El-Sheibany et Rana Mohammed Essam.
Je voudrais maintenant demander à tous les sénateurs la permission de déposer, dans les deux langues officielles du Canada, l'anglais et le français, le communiqué final de la conférence, dont il esquisse les principales conclusions et décisions.
Son Honneur le Président intérimaire : La permission est-elle accordée, honorables sénateurs?
Des voix : D'accord.
Le sénateur De Bané : Honorables sénateurs, j'ai eu l'honneur de rencontrer Son Excellence Amre Moussa lorsqu'il était ministre des Affaires étrangères de l'Égypte, poste qu'il a occupé pendant 10 ans. L'analyse qu'il faisait alors des principaux défis des Affaires étrangères témoignait de sa compréhension des problèmes les plus importants qui menaçaient la paix dans le monde et la suite des choses, ainsi que de sa grande clairvoyance. Comme tous les autres participants à la conférence, je suis parfaitement conscient du fait que notre réunion et sa réussite sont attribuables à son leadership et à sa vision.
M. Amre Moussa a été une source d'inspiration pour beaucoup, dans la jeune génération, en Égypte. Ils ont vécu avec le legs qu'il a laissé lorsqu'il était ministre des Affaires étrangères, de 1991 à 2001. Son charisme se ressent immédiatement, et il est un pragmatiste qui perçoit distinctement ce qu'il faut faire pour établir un lien entre l'Égypte et le monde entier tout en réaffirmant la fierté et la dignité des Égyptiens. Il a su inspirer les jeunes diplomates, au ministère, car il responsabilisait tous ceux qui étaient compétents, ce qui leur permettait de comprendre et de vivre le processus de prise de décisions et de participer au règlement de crises par le dialogue et une saine politique.
M. Moussa est issue d'une des familles les plus en vue et politiquement distinguées de l'Égypte, dans les années 1930 et 1940, des familles qui ont lutté pour libérer leur pays de l'occupation britannique. Une société dynamique et sa capacité personnelle de tendre la main à toutes les strates de la société égyptienne lui ont donné la possibilité de comprendre les aspirations des démunis. Il a ravivé l'espoir de réaliser le rêve d'une Égypte libérée et d'aspirer ensuite à une Égypte dotée de plus grands moyens, où la richesse pourrait être également répartie. Les remous actuels à la place Tahrir reflètent l'appel lancé par M. Moussa visant l'acquisition, dans la dignité et la liberté, des droits fondamentaux pour le peuple d'Égypte. M. Moussa s'est rendu à la place Tahrir pour exprimer son entier appui en tant que « fier Égyptien ».
Au sommet annuel du Forum économique mondial tenu à Davos, en Suisse, le 25 janvier dernier, M. Moussa a déclaré ceci aux journalistes :
L'agitation que connaît le monde arabe découle de bien des raisons, tant internes que régionales, voire internationales. Le citoyen arabe est en colère et frustré. Voilà le problème. La réforme s'impose.
Voilà pourquoi, honorables sénateurs, de nombreux analystes politiques et un si grand nombre de médias partout dans le monde, y compris plus d'une douzaine de journaux canadiens, tirent la conclusion que M. Moussa est l'homme d'État le plus crédible pour endosser la direction de son pays.
J'espère que cette conférence deviendra une institution permanente et régulière et qu'elle attirera de nouveaux participants, de sorte que, graduellement, chaque pays comptera un noyau de membres actifs qui diffuseront dans leur collectivité les principes directeurs et l'esprit de ce rassemblement.
J'ai la profonde conviction, honorables sénateurs, que nous, Canadiens, devons encourager de tels efforts qui favorisent la compréhension, le respect mutuel et l'harmonie et qui renforcent l'allégeance des nouveaux immigrants à notre grande démocratie. En ces temps difficiles, nous devons également imputer à tous les citoyens de notre pays la responsabilité de participer au dialogue interculturel.