Déclaration faite le 01 mars 2011 par le sénateur Roméo Dallaire
L'honorable Roméo Antonius Dallaire :
Honorables sénateurs, j'interviens pour attirer votre attention sur les atrocités de masse ordonnées par le colonel Kadhafi et son gouvernement contre un mouvement d'opposition légitime en Libye.
Bien qu'il soit difficile d'en déterminer le nombre exact, selon certains rapports, le nombre de décès découlant des affrontements contre les forces armées et les avions militaires du régime, ainsi que contre les mercenaires de partout en Afrique et au Moyen-Orient, s'élèverait à 6 500, et il y aurait plus de 100 000 réfugiés et personnes déplacées.
La semaine dernière, le sénateur Segal et moi avons expliqué dans l'Ottawa Citizen que l'utilisation par le colonel Kadhafi de mots comme « coquerelles » pour décrire les manifestants et ses menaces de nettoyer la Libye maison par maison nous rappelaient d'autres massacres à grande échelle, y compris ceux au Rwanda et au Kosovo. Kadhafi utilise les mêmes termes qui ont été utilisés par la dictature au Rwanda lors du génocide qui s'est produit il y a 17 ans.
Il est louable qu'Ottawa ait finalement décidé de prendre des mesures en ce qui concerne la Libye, y compris le déploiement d'une mission de reconnaissance à Malte et, finalement, l'envoi d'aéronefs sur place. Cependant, le fait est que nous avons gardé le silence pendant que des atrocités étaient signalées au début de la semaine dernière et même pendant les premiers jours des manifestations. Le gouvernement n'a simplement rien fait, attendant de voir ce que feraient les alliés du Canada, une stratégie défendable, mais seulement lorsque le temps n'est pas un facteur critique de la prise de décision. En Libye, des manifestants continuaient d'être massacrés par un régime mégalomane diabolique pendant que les gouvernements démocratiques et les puissances mondiales, y compris notre gouvernement, ne disaient mot.
Les initiatives relatives à la Libye sont expliquées par le gouvernement dans des communiqués de presse et des discours comme celui que le ministre Cannon a prononcé devant le Conseil des droits de l'homme des Nations Unies, à Genève, et les communications bilatérales avec nos alliés, y compris celles du premier ministre, sont positives et formulées beaucoup plus rapidement qu'elles ne l'avaient été il y a 17 ans pendant cette autre catastrophe humanitaire. Cependant, certaines mesures auraient pu et auraient dû être prises il y a plusieurs jours. Les sanctions, le gel des actifs et des déplacements, de même que les déploiements humanitaires, auraient dû être automatiques. Les directives ou l'approbation des États-Unis, de la Grande-Bretagne, de la France ou d'autres pays, ou même de l'ONU, n'étaient pas nécessaires.
La lenteur avec laquelle la communauté internationale a réagi aux événements qui se déroulaient en Libye n'aurait pas dû empêcher le Canada d'exprimer sa volonté d'agir. Les mesures prises jusqu'à maintenant montrent une volonté d'agir en périphérie, mais ne permettent pas d'assurer la sécurité de ceux qui continuent d'être massacrés dans les rues en Libye.
Il y a une semaine, au Council on Foreign Relations, à New York, le ministre Cannon a demandé aux États-Unis de « respecter la capacité du Canada à contribuer et à trouver son propre espace sur la scène mondiale ».
Notre capacité d'apporter une contribution positive en cas de troubles mondiaux, d'atrocités de masse et de violations flagrantes des droits de la personne ne découlera pas d'une capacité supérieure d'intervention militaire. En fait, nous avons contribué à la dissolution, il y a deux ans, de la seule capacité de réaction rapide de l'ONU, la Brigade multinationale d'intervention rapide des forces en attente des Nations Unies, ou BIRFA, dont nous assurions le commandement.
Il est évident que nous disposons des actifs militaires et de l'expertise nécessaires pour contribuer à une initiative multilatérale dans de telles situations, mais la capacité du Canada à contribuer doit reposer sur sa capacité à exprimer haut et fort sa position morale, cette voix qui jadis prenait sans équivoque la défense de la démocratie, des droits de la personne et de la protection de l'innocence partout dans le monde, y compris l'intervention et la volonté d'intervenir lors de massacres catastrophiques ou lors de violations massives des droits de la personne, conformément à la doctrine visant la responsabilité de protéger que nous avons apportée aux Nations Unies.