Déclaration faite le 21 mars 2011 par la sénateure Lucie Pépin (retraité)
L'honorable Lucie Pépin :
Honorables sénateurs, mon intervention s'inscrit dans le cadre de l'interpellation de madame le sénateur Poy, concernant les choix dont disposent aujourd'hui les femmes dans le monde. Je la remercie de nous rappeler que, dans certaines sociétés, l'inégalité entre hommes et femmes est encore la règle.
Je suis en phase avec le sénateur Poy sur plusieurs aspects de son interpellation. Je m'attarderai néanmoins davantage sur la santé maternelle, un domaine que je connais mieux.
En tant que Canadiennes, notre préoccupation est de conserver nos acquis. Dans certaines parties du monde, c'est le principe même de l'égalité qui est inexistant ou constamment bafoué. Les femmes n'ont souvent aucun contrôle sur leur corps et leurs choix sociaux sont très limités.
Les Canadiennes ont connu cette situation dans un passé récent. Les méthodes de contraception ne sont légales que depuis 1969, et c'est seulement en janvier 1988 que la Cour suprême a décidé que les Canadiennes avaient la liberté d'avorter et de contrôler leur propre fertilité. Cette liberté de choisir, que les Canadiennes ont obtenue sur leur corps, a insufflé du nouveau dans leur vie. Elle a été pour nous un tremplin pour devenir plus actives dans la société. Elle a modifié notre rôle socioéconomique.
C'est à cette même liberté qu'aspirent aujourd'hui des millions de femmes. Elles n'y parviendront malheureusement pas si elles ne peuvent pas contrôler leur fertilité et si leur vie se réduit à une série de grossesses trop nombreuses pour leurs capacités financières.
Le sénateur Poy a fait référence à une donnée du Guttmacher Institute selon laquelle on réduirait de 70 p. 100 la mortalité maternelle en répondant aux besoins mondiaux en matière de contraception moderne.
Selon la Société des obstétriciens et gynécologues du Canada (SOGC), près de 40 p. 100 des grossesses dans le monde ne sont pas planifiées. Environ 200 millions de femmes veulent retarder ou éviter une grossesse, mais n'utilisent pas de méthodes de planification familiale efficaces.
Chaque année, près de 50 millions de femmes ont recours à l'avortement, qui est souvent pratiqué dans des conditions insalubres. Les avortements non médicalisés sont responsables de 13 p. 100 de la mortalité maternelle. Un grand nombre de ces décès maternels sont, en général, attribuables à des hémorragies, des infections ou des avortements insalubres. Ce sont des milliers de femmes qui décèdent annuellement de maladies qui peuvent être évitées et traitées. Il est effarant d'apprendre qu'en Afrique subsaharienne, une femme sur 16 meurt encore durant un accouchement. En Amérique du Nord, le ratio est d'une sur 3 700 femmes. La planification familiale obtenue grâce à la contraception peut éliminer les deux tiers des grossesses non désirées et les trois quarts des avortements dangereux.
Si nous voulons réellement aider les femmes d'ailleurs, comme celles d'ici, il est essentiel de mettre à leur portée des produits de contraception, ainsi que de l'information sur les techniques de reproduction. Une sexualité maîtrisée passe aussi par des conseils avisés. Le VIH et les autres maladies sexuellement transmissibles rendent cette éducation encore plus nécessaire.
Il est impossible de vouloir relever les défis du développement sans assurer la survie et le bien-être des mères. Il nous faut insister davantage sur les mérites, pour une société, d'avoir des mères en santé. Aucune société ne peut aspirer à progresser sans des mères en santé. Elles en sont la richesse.
Lorsqu'une mère est malade ou meurt, son apport à la vie du foyer et à la société est perdu. L'éducation de ses enfants se retrouve compromise. Nous savons qu'un million d'enfants meurent chaque année parce qu'ils ont perdu leur mère. Toute stratégie efficace de développement passe par une prise en charge de leurs besoins en contraception, mais aussi par un accès universel à des soins obstétricaux de qualité. Il est malheureusement encore fréquent pour une femme de mourir en donnant la vie.
Toujours selon la SOGC, environ 35 p. 100 des femmes enceintes dans les pays en développement n'ont aucun contact avec des professionnels de la santé ou n'y ont pas accès avant l'accouchement, et seulement 57 p. 100 accouchent en présence d'un soignant qualifié.
En Éthiopie, par exemple, 5,7 p. 100 des accouchements seulement ont lieu en présence d'un soignant qualifié. La présence de soignants qualifiés à l'accouchement est le moyen d'intervention le plus efficace pour prévenir la mortalité maternelle.
La première étape de la vie est la naissance. Le premier droit humain universel devrait être celui de donner la vie et de naître sans risque. C'est une affaire de bon sens.
L'expérience de plusieurs pays comme le nôtre a prouvé qu'il est possible de faire de la maternité sans risque un droit universel. L'accès inégal aux soins sanitaires reste encore lié au peu d'importance accordée aux femmes dans certains pays. La persistance des habitudes locales et un manque de volonté politique justifient la stagnation des indicateurs de santé maternelle, néonatale et infanto-juvénile, mais, très souvent, il y a souvent un manque de moyens.
La plupart des pays en développement sont dans l'impossibilité d'investir suffisamment dans leur système de santé. Ces États peuvent toujours élaborer des politiques qui garantissent l'accès universel à des interventions sanitaires vitales. Cependant, sans ressources adéquates, il leur est très difficile de les mettre en œuvre.
Il incombe à la communauté internationale de soutenir financièrement les pays qui s'efforcent d'offrir, à chaque mère et enfant, un accès universel aux soins. Il faut motiver les pays qui tardent à reconnaître l'importance de la santé des mères et des enfants dans leur développement socioéconomique. Afin d'améliorer la santé maternelle, il est tout aussi important de renforcer l'autonomie et l'éducation des femmes.
Le premier ministre du Canada a récemment fait des pas dans la bonne direction avec l'initiative de Muskoka sur la santé maternelle, néonatale et infantile. Je félicite et encourage le gouvernement du Canada à être davantage à l'écoute des spécialistes, pour qui la réduction de mortalité maternelle passe par l'action simultanée sur les causes multiples et profondes de la mortalité infantile et maternelle.
Toute initiative en vue de garder les mères en vie passe essentiellement par un accès opportun à des soins obstétricaux d'urgence, un accès à des soins qualifiés au moment de l'accouchement et, surtout, un accès aux contraceptifs et à la planification familiale.
J'invite également le premier ministre à soutenir davantage la formation des professionnels de la santé des pays en développement pour mieux répondre aux besoins des femmes enceintes et de leurs nouveau-nés.
Lutter pour ses droits peut être un exercice frustrant et harassant, mais aussi très réjouissant. Au Canada, nous avons la chance d'avoir connu de multiples épisodes heureux, qui ont fait de nous des citoyennes à part entière. Je souhaite que toutes les femmes puissent, à leur tour, être considérées comme des personnes, et non comme des êtres inférieurs.
Nous avons aujourd'hui suffisamment de connaissances pour garder en vie des millions de femmes et d'enfants. Pour y arriver, nous devons faire en sorte que le sort de ces femmes et de ces enfants ne soit plus passé sous silence ou laisse indifférent.
(1700)
Il nous est possible de faire cause commune et d'agir ensemble pour que chaque mère, chaque enfant, quelle que soit sa situation géographique et sociale, puisse avoir la chance de vivre.
Je remercie le sénateur Poy de nous avoir donné la chance de dire notre solidarité à ces millions de femmes qui n'ont pas encore la chance d'atteindre la pleine égalité des sexes. C'est un droit humain qui nous appelle à être davantage solidaires.