Déclaration faite le 24 mars 2011 par le sénateur Roméo Dallaire
L'honorable Roméo Antonius Dallaire :
Honorables sénateurs, je vais m'en tenir à des commentaires d'introduction sur ma motion et utiliser le reste de mon temps de parole un autre jour. J'avais initialement prévu parler plus longtemps après avoir regardé la partie de hockey entre Boston et Montréal, qui s'est terminée par une défaite de Montréal de 7 à 0. J'étais suffisamment irrité pour présenter la version longue, mais je m'en abstiendrai et ne ferai que quelques remarques.
Ma motion vise à ce que le Sénat du Canada demande au gouvernement d'appliquer la doctrine de la responsabilité de protéger en accroissant son soutien aux Nations Unies afin de régler la crise politique qui sévit en Côte d'Ivoire.
Je n'aborderai pas ce soir la question de la responsabilité de protéger, parce que je veux en parler plus en profondeur. En tant que membre du Comité consultatif sur la prévention des génocides et la responsabilité de protéger du secrétaire général des Nations Unies, je veux donner suite à l'intervention du sénateur Andreychuk en appui à son leader. Je vais garder cela pour la prochaine fois et me concentrer sur le conflit.
La semaine dernière, faisant preuve d'une célérité et d'une action sans précédent, le Conseil de sécurité des Nations Unies a adopté la Résolution 1973, autorisant l'établissement d'une zone d'interdiction de vol au-dessus de la Libye et la prise d'autres mesures coercitives afin de protéger la population civile que le colonel Kadhafi a juré de « nettoyer ».
Le premier ministre Harper a démontré l'engagement du Canada à venir en aide à la population libyenne en annonçant le déploiement de six avions de combat CF-18 pour appuyer les efforts mis en œuvre par les alliés pour appliquer la zone d'interdiction de vol au- dessus de l'espace aérien libyen. On en a déjà vu les résultats.
En faisant l'annonce, le premier ministre a conclu en disant :
Soit on croit en la liberté, soit l'on ne fait que dire croire en la liberté. La population libyenne a montré par ses sacrifices des dernières semaines qu'elle croit à la liberté. Dans ce contexte, l'intervention militaire approuvée par l'ONU constitue une « obligation morale pour ceux qui professent cet idéal ».
J'ajouterais que nous avons également un intérêt stratégique et national d'aider les populations menacées, lesquelles réclament pacifiquement de jouir des droits humains fondamentaux dont jouissent les populations de toutes les sociétés démocratiques.
À cette fin, j'aimerais attirer l'attention des sénateurs sur la situation qui ne cesse de se détériorer en Côte d'Ivoire. Plus le temps passe, plus il est possible qu'éclate une guerre civile dans ce pays. Les attaques quotidiennes contre des civils, y compris des disparitions forcées, des viols et des cas de torture, se poursuivent, et le bilan des morts est de loin supérieur à 462, chiffre confirmé par l'ONU. Les combats entre les forces loyales au président sortant, Laurent Gbagbo, et celles alliées au président élu légitimement et reconnu par la communauté internationale, Alassane Ouattara, se sont intensifiés. Le recours à des armes lourdes, y compris des hélicoptères d'attaque et des lance-roquettes, les déplacements de population généralisés, les discours haineux et l'incitation à la violence sont des indicateurs préoccupants d'une crise qui s'aggrave et qui pourrait conduire à un nettoyage ethnique et à d'autres atrocités de masse.
Notre tolérance à l'endroit des gestes de défi de Gbagbo est une insulte à la communauté internationale. Si nous ne pouvons pas défendre les résultats d'élections tenues démocratiquement dans des pays où l'incertitude présente un risque grave pour la population civile, mais, du même coup, offre des possibilités de taille aux tyrans et aux autocrates qui cherchent à se maintenir au pouvoir à tout prix, quel message envoyons-nous à ces gens qui fondent de grands espoirs dans la démocratie, mais qui se heurtent à un discours vide?
L'avenir que Gbagbo entrevoit pour son pays est synonyme de guerre, d'anarchie et de violence, le tout sur fond d'exactions ethniques, religieuses et xénophobes. Il doit partir, et nous devons lui faire comprendre que nous sommes déterminés à le déloger, en recourant s'il le faut à une résolution du Conseil de sécurité de l'ONU qui autoriserait l'usage de la force. Les investissements massifs que la communauté internationale faits depuis près de 20 ans pour pacifier et sécuriser l'Afrique de l'Ouest ne tiennent plus qu'à un fil. La situation déborde largement les frontières de la Côte d'Ivoire. Pendant ce temps, ce sont les populations innocentes qui souffrent.
Étant l'une des principales puissances intermédiaires du monde, nous devons faire tout ce qui est notre pouvoir pour aider les forces onusiennes déjà sur place. Nous devons en outre déployer tout l'arsenal diplomatique, politique et très certainement sécuritaire dont nous disposons pour mettre fin au meurtre d'un nombre effarant d'Ivoiriens.
Pourquoi avons-nous décidé d'intervenir en Libye et pas en Côte d'Ivoire? Pourquoi entend-on parler à cœur de jour de la Libye et du Japon, mais à peu près jamais de la Côte d'Ivoire? Pourquoi ne pourrions-nous pas tenter de régler plus d'un problème à la fois?
Je propose d'ajourner le débat, pour le reste du temps de parole dont je dispose, jusqu'à la prochaine séance du Sénat.