Déclaration faite le 21 juin 2011 par la sénatrice Sharon Carstairs (retraité)
L'honorable Sharon Carstairs :
Honorables sénateurs, comme c'est aujourd'hui la Journée nationale des Autochtones, j'ai trouvé le moment tout indiqué pour attirer l'attention du Sénat sur le sort des enfants autochtones de ma province d'origine.
Au 31 mars 2010, c'est-à-dire il y a un an — les statistiques de cette année n'ayant pas encore été rendues publiques —, il y avait 9 120 enfants pris en charge par l'État dans ma province, ce qui fait du Manitoba la province canadienne où la proportion d'enfants pris en charge par l'État est la plus élevée du pays. Et d'après ce qu'on m'a dit, ce nombre aurait encore augmenté cette année, même si je vous rappelle malheureusement que les chiffres disponibles sont encore fragmentaires. Au total, 70 p. 100 de ces enfants sont soit des Indiens inscrits, soit des Indiens non inscrits, soit des Métis, bref des Autochtones. Pourtant, les Autochtones ne forment que 15,5 p. 100 de la population du Manitoba. Comparativement, moins de la moitié des enfants d'ascendance autochtone de la Saskatchewan voisine sont pris en charge par l'État.
Voici la question qu'il faut maintenant se poser : pourquoi autant d'enfants autochtones sont-ils pris en charge par la province du Manitoba? Pourquoi sont-ils si nombreux à être retirés de leur milieu pour être envoyés pour la plupart à Winnipeg, alors que très peu d'entre eux viennent de là? Pourquoi sont-ils si nombreux à être placés dans des familles non autochtones?
Honorables sénateurs, je crois que la situation justifie que je vous explique un tant soit peu le contexte et vous fasse l'historique des services manitobains de protection de l'enfance et de leur relation avec les enfants autochtones.
Avant le contact avec les Européens, les Autochtones avaient une structure sociale et juridique bien définie et complexe. Un enfant qui devenait orphelin était pris en charge par la communauté dans son ensemble. Par conséquent, l'enfant continuait d'avoir de la parenté et était assujetti à un ensemble de valeurs et d'attentes quant à son comportement.
Après le contact avec les Européens, il est devenu apparent que ceux-ci éprouvaient peu de confiance vis-à-vis la façon dont les Autochtones élevaient leurs enfants. S'en est suivie l'élaboration de dispositions législatives dans ma province, de 1887 à 2002, année où la Loi sur les services à l'enfant et à la famille est entrée en vigueur.
À l'échelle fédérale, la Loi sur les Indiens n'aborde pas spécifiquement la question des enfants et de la protection de l'enfance, mais elle a été modifiée en 1955 pour faire en sorte que les lois provinciales d'application générale et les lois de protection de l'enfance soient considérées comme des lois d'application générale. Cependant, les provinces étaient réticentes — pas seulement le Manitoba, mais toutes les provinces — à financer les services dans les réserves. Par conséquent, peu de services — voire aucun — ont été offerts à ces enfants vulnérables.
En 1966, le rapport Hawthorne a dénoncé l'absence de services dans les réserves et fait état des conditions de vie inhumaines des enfants qui vivaient dans les réserves d'un bout à l'autre du pays.
Les gouvernements du Manitoba et du Canada ont conclu un accord sans avoir consulté les Premières nations ou s'être entendus avec elles. Malheureusement, c'est ainsi que se comportent toujours les deux ordres de gouvernement : peu ou pas de discussions avec les gens directement touchés et aucune entente avec eux.
Honorables sénateurs, nous connaissons tous très bien les dommages infligés par les pensionnats aux membres de nos Premières nations. Ce qui ressort le plus de cette expérience malheureuse, ce sont les enfants qui ont subi des agressions physiques et sexuelles.
Honorables sénateurs, il ne s'agit que d'une partie de l'histoire. Ces enfants ont été enlevés à leur famille; on les a empêchés d'avoir accès à leur culture, à leurs coutumes et à leur langue — en somme, à leur identité. Encore aujourd'hui, nous sommes témoins des répercussions de ce rejet de leurs valeurs dans nos collectivités.
Au Manitoba, nous sommes allés plus loin. Dans ma province, il été décidé que le problème du bien-être des enfants autochtones pouvait être réglé en retirant systématiquement un grand nombre d'enfants des réserves et en les donnant en adoption à des familles au Canada, aux États-Unis et en Europe. De 1971 à 1980, plus de 3 400 enfants autochtones ont été enlevés à leurs familles. Dans son rapport publié en 1982, le juge Kimelman a dénoncé ce qu'il a appelé la « rafle des années 1960 » et la province a convenu de mettre fin au placement et à l'adoption d'enfants autochtones à l'extérieur de la province.
Pendant ce temps, les communautés des Premières nations, qui étaient consternées par ce qui se passait, ont commencé à embaucher leurs propres travailleurs sociaux dans les réserves afin de travailler avec le Manitoba et le Canada pour tenter de protéger leurs enfants.
Malheureusement, le gouvernement fédéral semblait tout à fait disposé à céder le dossier à la province, en dépit de sa responsabilité de fiduciaire envers les Premières nations. Le gouvernement fédéral ne peut pas simplement faire fi de ses responsabilités envers les enfants des Premières nations. Il doit se préoccuper de ce qui arrive à ces enfants. Les questions suivantes appellent une réponse : pourquoi un si grand nombre de ces enfants sont-ils placés dans des familles d'accueil? Pourquoi un si grand nombre sont-ils retirés de leurs collectivités? Pourquoi un si grand nombre sont-ils placés dans des familles non autochtones?
Je ne dis pas que le dossier est facile à régler. Je dis : n'avons-nous rien appris de l'expérience des pensionnats? Ne sommes-nous pas encore en train de commettre les mêmes erreurs? Pourquoi ne faisons-nous pas ce qui est dans l'intérêt des Premières nations? Sommes-nous encore convaincus que les Blancs connaissent mieux les besoins des enfants autochtones?
Je ne suis pas une spécialiste des peuples autochtones, mais je crois que les enfants doivent être avec leurs parents le plus longtemps possible. Lorsqu'on décide qu'il n'est pas dans l'intérêt d'un enfant de rester avec ses parents, celui-ci devrait être gardé par des membres de sa famille élargie ou de sa collectivité. Ce n'est que dans des circonstances extrêmes qu'il devrait être retiré de sa collectivité. Pourtant, cela semble être trop souvent ce qui se produit dans ma province.
Honorables sénateurs, j'implore le Comité sénatorial permanent des peuples autochtones d'entreprendre une étude sur cette question. Ne nous engageons pas dans la même voie que celle des pensionnats. Tirons des leçons de nos erreurs. Dans la mesure du possible, laissons les enfants dans leurs collectivités, près de ceux qui les aiment et qui en prennent soin, près de leur culture et de leur langue.
Il y a des problèmes dans nos collectivités, mais je ne crois pas que nous allons les régler en plaçant un grand nombre d'enfants dans un milieu nouveau et souvent hostile. Il faut faire mieux.