Déclaration faite le 26 octobre 2011 par le sénateur James Cowan
L'honorable James S. Cowan (leader de l'opposition):
Honorables sénateurs, je souhaite aujourd'hui redresser un tort grave. En juin dernier, un de nos collègues, le doyen de cette Chambre en fait, a essayé de se retirer en catimini, sans même nous laisser la chance de lui rendre hommage pour ses 50 années de service public. Je parle bien sûr du sénateur Lowell Murray, qui a pris sa retraite du Sénat le 26 septembre, soit un jour avant que le Sénat recommence à siéger.
Il est venu au Sénat pour représenter Pakenham, en Ontario, une tâche dont il s'est acquitté pendant 30 ans, mais c'est au Cap-Breton qu'il est né et qu'il a grandi. Et tous les Néo-Écossais vous le diront : ceux qui sont nés dans notre province ressentent toujours le besoin d'y revenir, même s'ils l'ont quittée depuis longtemps. Il n'est donc pas étonnant que le sénateur Murray et son épouse Colleen ait choisi de retourner s'établir au Cap-Breton. Un de nos anciens collègues, Allan J. MacEachen, m'a demandé de mentionner que le sénateur Murray habite maintenant une maison construite à l'origine par le Dr Moses McGarry, qui a été Président de l'Assemblée législative de la Nouvelle-Écosse et député à la Chambre des communes et qui, plus important encore, était un fervent libéral. Le sénateur MacEachen espère que tous ces éléments — sans oublier le portrait du Dr McGarry, qui occupe une place d'honneur dans le salon — inspireront le sénateur Murray et l'aideront à poursuivre son évolution politique jusqu'à sa conclusion naturelle.
Honorables sénateurs, ce qui se produit actuellement dans l'ancienne résidence du Dr McGarry n'est qu'un exemple du caractère unique du Cap-Breton. Je crois que si un chercheur curieux voulait creuser cette question, il constaterait que cette petite région a produit, toutes proportions gardées, plus d'hommes et de femmes d'État que toute autre région au pays. Et même dans un groupe aussi illustre, le sénateur Murray se distingue. L'historien Jack Granatstein l'a décrit comme un maître des coulisses politiques.
C'est tout à fait juste. C'est un stratège politique d'une intelligence exceptionnelle et — chose plutôt rare chez les habitués des coulisses politiques — ce qui le motivent avant tout, c'est sa foi dans le pouvoir du gouvernement et de la politique publique, et son désir de découvrir et de mettre en place les meilleures solutions possibles pour les Canadiens.
Il a déjà dit qu'il avait grandi dans un monde où la politique était omniprésente. Son père était conservateur, tandis que les autres membres de la famille étaient libéraux. Le milieu dans lequel il a grandi lui a fait prendre conscience du rôle crucial que peut jouer le gouvernement pour améliorer le niveau de vie et aider les citoyens.
Il n'y a aucun doute que ses études à l'Université St. Francis Xavier, à Antigonish, en Nouvelle-Écosse, l'ont aidé. En 1955-1956, il devenait chef du Parti progressiste-conservateur de l'université. La tâche a dû lui sembler herculéenne. Les étudiants de St. F-X n'avaient jamais élu un gouvernement conservateur à leur Parlement étudiant, mais à partir du moment où Lowell Murray est devenu chef du parti, les choses ont changé.
Ce fut un très illustre parlement, honorables sénateurs. Robert Higgins, qui est plus tard devenu chef du Parti libéral du Nouveau- Brunswick, en était le gouverneur général, et un jeune homme de 17 ans du nom de Brian Mulroney y était ministre des Pêches. Dans ses mémoires, l'ancien premier ministre Mulroney dit qu'il était réticent à l'idée d'accepter le portefeuille des pêches, mais qu'il l'avait fait après que le premier ministre Lowell Murray lui eut assuré que cela ne lui poserait pas de problème de ne pas connaître la différence entre un flétan et une plie.
Honorables sénateurs, que fait un ancien premier ministre après avoir obtenu son diplôme universitaire? Le sénateur Murray s'est tourné vers la politique provinciale qui, en 1956, présentait un contexte intéressant pour un jeune progressiste-conservateur de la Nouvelle-Écosse. C'est l'année où Robert Stanfield est devenu premier ministre de notre province et où, incidemment, mon propre père a obtenu un siège sur les banquettes de l'opposition. À l'échelle locale, Lowell a travaillé à faire élire Bill MacKinnon dans Antigonish, une circonscription où aucun progressiste- conservateur n'avait été élu en plus de 40 ans. Encore une fois, le sénateur Murray a contribué à changer les choses et à faire élire Bill MacKinnon à l'assemblée législative.
Lowell a ensuite travaillé en politique fédérale au service de Donnie MacInnis et de Bob Muir — notre ancien collègue au Sénat — au Cap-Breton, au cours des campagnes électorales de 1957 et 1958.
J'ai parlé de son triomphe en politique à l'Université St. Francis Xavier, mais ce n'est pas la seule fois où Lowell Murray a brigué les suffrages. Dans un article écrit l'an dernier par Pat MacAdam, on apprend que, aux élections provinciales de 1960 en Nouvelle-Écosse, Lowell Murray « s'était offert en pâture dans Cape Breton Centre ». Il se présentait contre le populaire chef du CCF, Mickey MacDonald, et le libéral Jimmie P. McNeil, qui était maire de New Waterford. Selon MacAdam, Lowell a été battu à plate couture, mais en toute honnêteté, je dois souligner qu'il avait obtenu près de 700 voix de plus que les précédents candidats conservateurs.
Heureusement pour nous, les libéraux, le sénateur Murray a dès lors cessé de se porter candidat aux élections. En 1961, il est venu à Ottawa, où il a été chef de cabinet du ministre de la Justice, Davie Fulton. C'est là qu'il a travaillé aux côtés de Marc Lalonde et de notre ancien collègue, Michael Pitfield. Je m'imagine très bien à quoi ressemblait leur équipe et les dossiers dont ils ont dû s'occuper!
À l'époque, le ministre de la Justice était responsable de la GRC, des pénitenciers et de la Commission des libérations conditionnelles et était, comme le veut la tradition, procureur général du Canada. Le cabinet a participé à de profondes réformes des services correctionnels qui ont dû être entérinées par le Parlement ainsi qu'à une enquête sur les nombreux cas d'abus à l'endroit des travailleurs chinois à contrat non résiliable.
À la suite de la défaite du gouvernement Diefenbaker, Lowell a travaillé pour le sénateur Wallace McCutcheon, qui a entre autres été membre du Comité mixte spécial du Régime de pensions du Canada. C'était vraiment une époque exaltante pour tous ceux qui travaillaient en politique. Comme le sénateur Murray l'a dit, il a été un témoin privilégié de la plupart des grands débats politiques qui ont fait de notre pays ce qu'il est aujourd'hui.
Il a ensuite été chef de cabinet de Robert Stanfield lorsque ce dernier est devenu le chef de l'opposition à Ottawa, en 1967. Honorables sénateurs, il n'a pas posé sa candidature à ce poste. En fait, lorsque M. Stanfield a essayé de communiquer avec lui par téléphone après le congrès à la direction, il était introuvable. En effet, il était parti à Tokyo, car il voulait découvrir le monde. Ils ont discuté, et M. Stanfield lui a dit qu'il aimerait beaucoup qu'il travaille pour lui. C'était tout un honneur et une occasion formidable pour un jeune homme passionné de politique. Quelle a été la réaction de Lowell? Il lui a proposé de discuter de nouveau après son voyage.
Deux semaines plus tard, alors qu'il se trouvait à Saigon, il a reçu un autre appel, cette fois de Davie Fulton, qui lui a dit que M. Stanfield voulait savoir pourquoi il n'était pas revenu et ne se dépêchait pas de prendre sa décision. Cela a eu peu d'effet sur Lowell Murray, qui a poursuivi son périple et s'est rendu en Thaïlande et au Liban, après quoi il a décidé de rentrer au pays et de voir ce que M. Stanfield avait en tête. Je devine, honorables sénateurs, que M. Stanfield pouvait maintenant avoir la certitude que cet homme ne céderait pas aux pressions et irait au fond des choses même si quelqu'un cherchait à le distraire de son but.
En 1970, Lowell s'est intéressé de nouveau à la politique provinciale, mais cette fois-ci à celle du Nouveau-Brunswick voisin , où il est allé aider Richard Hatfield, qui était alors chef de l'opposition, mais qui est ensuite devenu premier ministre. En 1973, il s'est joint au cabinet du premier ministre à titre de sous-ministre. Voici ce que disait récemment le sénateur Murray aux gens de l'équipe du sénateur McCoy, à qui il a accordé une entrevue, que l'on peut d'ailleurs voir sur le site du sénateur :
Ces années ont été déterminantes. Louis Robichaud est le père du Nouveau-Brunswick moderne. Il a peut-être transformé la province au début des années 1970, mais c'est le premier ministre Hatfield qui a réussi à faire fonctionner le nouveau modèle de gouvernement. Nous avons fait en sorte que les réformes prennent solidement racine, que ce soit dans le domaine de l'éducation, de l'aide sociale ou de la fiscalité, et qu'elles puissent continuer d'aider les Néo-Brunswickois à prospérer au cours des deux décennies suivantes.
Lowell est un ami et un supporteur de longue date de Joe Clark. Il a d'ailleurs été directeur de la campagne nationale du Parti progressiste-conservateur du Canada, en 1979. Après son élection, le premier ministre Clark l'a nommé au Sénat. Puis, en 1986, le premier ministre Mulroney le nommait au Cabinet à titre de leader du gouvernement au Sénat et de ministre d'État aux Relations fédérales-provinciales.
À l'époque où Mulroney était au pouvoir, le sénateur Murray a aussi été ministre des Communications; c'est également lui qui a été le premier à occuper le poste de ministre de l'Agence de promotion économique du Canada atlantique, ou APECA, comme on la désigne généralement. Évidemment, en sa qualité de ministre d'État aux Relations fédérales-provinciales, le sénateur Murray a participé de près aux travaux entourant l'accord du lac Meech et l'accord de Charlottetown, deux moments controversés mais ô combien marquants de l'histoire canadienne.
Honorables sénateurs, que l'on ait été favorable à ces accords ou qu'on s'y soit opposé, deux choses sont indiscutables : primo, la position du sénateur Murray est demeurée la même tout au long de ces débats constitutionnels. Secundo, il s'est opposé au rapatriement de la Constitution que proposait le premier ministre Trudeau, rapatriement contre lequel il a même voté, pour la simple et bonne raison que le gouvernement du Québec s'y opposait aussi. Il était aussi sincèrement convaincu, pendant toute la durée des débats souvent houleux qui ont entouré les accords de Meech, puis de Charlottetown, que les propositions qui s'y trouvaient étaient dans l'intérêt supérieur du pays.
À l'époque du gouvernement Mulroney, le sénateur Murray a fait partie de 12 comités du Cabinet, en a présidé cinq et a été le vice- président de deux autres.
Notre ancien collègue n'a pas chômé une fois nommé au Sénat. Il a présidé le Comité sénatorial permanent des finances nationales durant des années. En fait, il en aura été l'un des membres les plus estimés jusqu'au moment de sa retraite. Il a également présidé le Comité sénatorial permanent des affaires sociales, des sciences et de la technologie et le Comité sénatorial permanent des banques et du commerce.
J'aimerais mentionner une des nombreuses contributions importantes du sénateur. En 1999, lorsqu'il était président du Comité des affaires sociales et que sœur Peggy Butts, une de ses compatriotes du Cap-Breton, en était vice-présidente, le comité a mené une étude spéciale sur la cohésion sociale. L'étude avait pour objet d'établir ce qui assurait la cohésion d'une société, compte tenu surtout des profonds changements causés par la mondialisation et les technologies.
Dans les premiers paragraphes de l'avant-propos du rapport, les sénateurs Murray et Butts ont affirmé ce qui suit :
En effet, si les Canadiens en venaient à croire que les sacrifices à faire ou les coûts à assumer n'incombent qu'aux éléments les plus démunis et les plus faibles de notre société et que les avantages n'échoient qu'à une poignée de privilégiés, leur volonté d'améliorer le rendement économique du pays risquerait de s'émousser.
Honorables sénateurs, ces propos sont encore pertinents aujourd'hui.
Le sénateur Murray a également présidé deux comités mixtes des langues officielles, et il serait trop long de nommer tous les comités auxquels il a siégé.
Le sénateur Murray a affirmé qu'il croit fermement que les partis politiques et les activités politiques partisanes sont des éléments indispensables de notre démocratie parlementaire. C'est une chose que nous aurions devinée en écoutant cette brève biographie. Pourtant, en décembre 2003, quand le Parti progressiste- conservateur du Canada a fusionné avec l'Alliance canadienne, le sénateur Murray a refusé de se joindre au nouveau parti et a plutôt décidé de siéger comme sénateur indépendant.
Nous savons ici ce que cette décision signifie dans le quotidien. De plus, puisque la plupart d'entre nous sont aussi très attachés à nos partis, nous sommes également conscients de la portée de cette décision. Ce n'est pas une décision qu'une personne, surtout quelqu'un d'aussi expérimenté que le sénateur Murray, prend à la légère. Cependant, Lowell Murray est un homme d'une grande intégrité, qui n'a jamais hésité à prendre des décisions difficiles s'il croit qu'elles sont justes, peu importe les conséquences personnelles qu'elles pourraient avoir.
Honorables sénateurs, j'ai commencé mon discours en décrivant à quel point le sénateur Murray est animé d'abord et avant tout par le fait qu'il croit profondément aux possibilités de la politique gouvernementale et publique. Toujours réticent à accorder des entrevues, il s'est même esquivé avant que nous puissions lui rendre hommage pour ses nombreuses années de service public, mais, ces derniers mois, il a quand même parlé publiquement des questions qui lui tiennent beaucoup à cœur. Au cours de cette interpellation, je m'en voudrais de ne pas parler de plusieurs des questions sur lesquelles il faut, selon lui, porter notre attention.
Comme le sénateur Murray a passé sa vie à étudier le gouvernement canadien et à en faire partie, que ce soit sur les bancs de l'opposition ou en tant qu'attaché politique, haut fonctionnaire et ministre, on peut dire que ses observations et ses analyses méritent une attention très particulière.
Il s'inquiète de ce qu'il perçoit comme une concentration croissante des pouvoirs au bureau du premier ministre et de sa conséquence directe, soit la diminution du rôle des ministres sur le plan individuel et du Cabinet dans son ensemble. Ce processus, qui est en marche depuis longtemps, est dénoncé depuis de nombreuses années, en particulier par Donald Savoie dans l'ouvrage qu'il a fait paraître en 1999, Governing from the Centre : The Concentration of Power in Canadian Politics. Ce qui en résulte, c'est que, comme le dit le sénateur Murray, « le gouvernement par l'exécutif ne fonctionne pas comme il le devrait ».
Notre ancien collègue s'inquiète aussi de la diminution du rôle joué par le Parlement. Comme il l'a dit à plusieurs reprises, il ne s'agit pas de confier les pouvoirs exécutifs aux parlementaires, mais plutôt de faire en sorte que les parlementaires recouvrent des pouvoirs qui ont toujours été les leurs. Voici ce qu'a déclaré un jour William Gladstone, grand homme d'État et ancien premier ministre britannique :
Vous n'êtes pas ici pour gouverner, mais plutôt pour demander des comptes à ceux qui gouvernent.
Selon le sénateur Murray, l'outil parlementaire que nous avons laissé s'atrophier au fil des décennies, c'est le pouvoir de dépenser, c'est-à-dire nos responsabilités fondamentales envers les Canadiens d'obliger les ministres et le gouvernement à rendre des comptes au moyen du processus des prévisions budgétaires et des crédits. Il sait de quoi il parle, puisqu'il a déjà présidé le Comité sénatorial permanent des finances nationales et fait partie d'un comité du Cabinet chargé d'examiner les dépenses.
Récemment, le sénateur Murray a été interviewé à l'émission The Current, diffusée à la CBC. Anna Maria Tremonti a souligné le fait que certaines personnes mettent ce phénomène sur le compte de la procédure et lui a demandé pourquoi, au contraire, cela revêt une si grande importance et pourquoi les Canadiens devraient s'y intéresser. Voici ce que le sénateur Murray lui a répondu :
Parce que c'est ce qui fait que notre démocratie électorale fonctionne, que notre démocratie parlementaire fonctionne, que notre système de gouvernement fonctionne. Nous devons respecter la procédure.
La procédure a de l'importance, honorables sénateurs. Une mesure législative présentée au Parlement franchit une série d'étapes dans les deux Chambres. Elle suit un processus — ce qu'on appelle le processus législatif — qui vise à garantir, dans toute la mesure du possible, que le résultat final soit dans le meilleur intérêt public.
Il ne fait aucun doute que le sénateur Murray a toujours cherché à agir dans le meilleur intérêt public. Ce fut un privilège de siéger à ses côtés.
Sénateur Murray, si vous prenez le temps de lire ces lignes, je vous souhaite, à vous et à votre famille, de longues et heureuses années de retraite au Cap-Breton.