Déclaration faite le 02 juin 2009 par Mary Simon, présidente nationale, Inuit Tapiriit Kanatami
Mary Simon, présidente nationale, Inuit Tapiriit Kanatami :
Bon après-midi, honorables sénateurs. Je vous remercie de m'avoir invitée à parler aujourd'hui.
En tant que Canadienne et chef du people inuit canadien, c'est un honneur pour moi d'être ici pour célébrer un événement historique qui s'est produit il y a un an, à savoir les excuses officielles présentées par le premier ministre aux anciens élèves des pensionnats indiens.
Je suis rassurée de voir dans cette enceinte les visages de sénateurs qui travaillent avec et pour les Canadiens d'origine autochtone depuis de nombreuses années et qui ont préconisé des réformes fondées sur les principes démocratiques et le respect des droits de la personne qui ont aidé notre pays au cours des années. Je pense notamment au sénateur Watt, du Nunavik, et au sénateur Adams, du Nunavut. Ce dernier prendra sa retraite du Sénat la semaine prochaine après avoir servi les Canadiens pendant 32 ans. Félicitations, sénateur Adams.
Je vois aussi des sénateurs qui connaissent et comprennent l'importance extraordinaire du 11 juillet 2008 pour les peuples autochtones du Canada. C'étaient des excuses adressées aux Autochtones de toutes les générations, à ceux qui sont vivants comme à ceux qui sont décédés, aux anciens élèves des pensionnats, à leurs enfants et à leurs petits-enfants qui ont subi les conséquences d'une politique gouvernementale qui visait à arracher les enfants à leur famille, à les isoler de leur famille, de notre langue et de notre culture, et à assimiler les peuples autochtones à la culture dominante.
Comme le premier ministre l'a déclaré, « les conséquences de [cette] politique [...] ont été très néfastes » et celle-ci « a causé des dommages durables à la culture [...] autochtones ». Il a également dit qu'elle « n'a aucune place dans notre pays ».
Ce jour-là, je me suis adressée directement à notre premier ministre et lui ai dit que j'avais rêvé de ce jour où, au nom de tous les Canadiens, notre gouvernement pourrait aller au fond du désespoir de tant de nos gens pour dire : « Nous nous excusons. »
Dans les foyers d'un bout à l'autre de ce grand pays, les Inuits ont entendu ces paroles remarquables de la bouche de notre premier ministre :
Le fardeau de cette expérience pèse sur vos épaules depuis beaucoup trop longtemps. Ce fardeau nous revient directement, en tant que gouvernement et en tant que pays.
Ces paroles, dans toute leur signification, n'ont rien changé ce jour-là. Elles ont plutôt ouvert la porte au changement, et nous devons profiter au maximum de cette occasion qui nous est offerte.
L'avenir réside dans la réconciliation. La réconciliation entre les Inuits, notre gouvernement et notre nation comportera de nombreuses facettes à différents niveaux. En tant que leaders, nous devons réunir toutes ces facettes pour paver la voie à des changements qui pourront guérir et transformer les Inuits du Canada.
Dans les mois qui ont suivi les excuses, j'ai parlé de l'importance de cet événement, tant à l'échelle nationale qu'à l'échelle internationale. J'ai parlé aux gens qui m'écoutaient du changement important que ces excuses représentaient parce que, pour la première fois de notre histoire, un premier ministre reconnaissait ce qui suit en parlant des pensionnats indiens et de la politique d'assimilation : « Ces objectifs reposaient sur l'hypothèse que les cultures et les croyances spirituelles des Autochtones étaient inférieures [...] Aujourd'hui, nous reconnaissons que cette politique d'assimilation était erronée [...] »
Si, donc, les excuses marquaient la fin d'une période de politique mal inspirée où notre langue et nos connaissances culturelles ont été dévaluées, alors il n'est que logique que ces excuses marquent aussi le début d'une période où nous devons investir collectivement dans la restauration de la légitimité et de la validité de notre langue et de nos connaissances culturelles.
C'est une raison pour laquelle il est si important que le Canada reconsidère sa position sur la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones de 2007. Adhérer à cette déclaration démontrerait que le Canada a changé d'attitude au sujet de la valeur de ses cultures autochtones, ce que représentaient justement les excuses du premier ministre.
Par conséquent, le véritable sens des excuses sera donné par les mesures qui suivront ce changement d'attitude du gouvernement. La réconciliation suivra un changement en profondeur de la politique où de nouveaux objectifs seront adoptés et de nouveaux processus décisionnels seront définis pour donner un haut degré de légitimité à la langue et à la culture inuites.
L'an dernier, la décision que vous avez prise d'introduire l'inuktitut parmi les langues autochtones premières pouvant être utilisées au Sénat et dans deux comités du Sénat a donné à notre langue une légitimité renforcée au Canada. Nous devons continuer de construire sur des décisions aussi progressistes.
Merci, honorables sénateurs, de votre leadership au sujet de l'inuktitut, qui se situe au cœur de notre identité en tant qu'Inuits. Tout de suite après mon intervention, vous étudierez une motion visant à approuver la Loi sur les langues officielles pour le Nunavut. Le Sénat prouve qu'un second examen objectif peut orienter le cours de l'histoire.
Des voix : Bravo!
Mme Simon : Je tiens aussi à remercier publiquement la Gouverneure générale, Michaëlle Jean, pour le geste qu'elle a posé afin de soutenir notre culture.
Des voix : Bravo!
Mme Simon : En partageant de la viande de phoque avec les habitants de Rankin Inlet lors d'un festin communautaire la semaine dernière, elle a exprimé un soutien pour nos chasses traditionnelles. C'était très stimulant pour le moral des Inuits, qui ont besoin d'un champion pour leur mode de vie. Merci, Votre Excellence.
Honorables sénateurs, vos voix se sont de nouveau exprimées dans le récent rapport intitulé Le Nord canadien : À traiter avec respect, publié par le Comité sénatorial permanent de l'énergie, de l'environnement et des ressources naturelles.
Ce rapport réaffirme ce que les Inuits disent depuis des années. Une mesure clé de l'atteinte de nos objectifs en matière de souveraineté sera l'attribution de ressources destinées à renforcer les revendications de souveraineté du Canada dans le Nord et l'amélioration des conditions sociales des gens qui vivent dans cette région.
Merci pour le leadership dont vous avez fait preuve dans ce changement de cap concernant la politique en matière de souveraineté. Il est absolument essentiel que l'élaboration d'une stratégie globale pour l'Arctique par notre gouvernement découle des besoins des habitants de l'Arctique.
La prochaine étape de l'élaboration d'une politique canadienne pour l'Arctique doit se fonder sur la signification historique des excuses présentées par le premier ministre. Ces excuses représentent un changement de cap et le début d'une ère nouvelle où nous, Inuits, serons maîtres du processus consistant à récupérer nos systèmes d'enseignement, à rétablir la santé de nos citoyens et à encourager une nouvelle vague de croissance pour notre langue.
Les politiques et l'affectation des ressources par notre gouvernement fédéral doivent permettre ces objectifs de transformation. Permettez-moi de vous présenter quelques exemples.
Notre pays n'a jamais établi d'objectifs nationaux en matière d'éducation des Inuits et notre taux d'obtention de diplôme est l'un des plus faibles au pays. La réconciliation doit inclure un engagement continu visant le renforcement de nos systèmes d'éducation inuits afin que davantage de nos enfants obtiennent des diplômes.
Au cours des 20 dernières années, les Inuits ont été témoins d'une hausse des problèmes de santé mentale dans leurs collectivités. La réconciliation doit comprendre un engagement continu concernant l'investissement dans une stratégie globale de santé mentale élaborée pour et par les Inuits.
Pour beaucoup d'Inuits, la perte de leur langue maternelle a créé un vide. Pour qu'il y ait réconciliation, il faut un engagement sincère à remplacer ce vide par une promesse de soutenir nos efforts pour nous réapproprier notre langue, qui est l'âme de notre culture, et par un plan en ce sens.
Nos collectivités côtières et notre mode de vie sont en danger en raison des changements climatiques. Pour qu'il y ait réconciliation, le Canada doit contribuer réellement à la réduction des émissions de gaz à effet de serre.
Vous avez sans doute entendu parler des discussions récentes sur l'établissement d'une université dans l'Arctique. C'est une idée importante maintenant que des excuses ont été présentées, parce que l'université serait la preuve de la légitimité et de la validité du savoir et de la langue inuits, et de l'influence qu'ils peuvent avoir. Aucun projet ne pourrait mieux démontrer la sincérité de notre pays concernant ses excuses qu'un engagement à établir une université dans l'Arctique, une université d'où sortiraient des diplômés inuits prêts à affronter les défis auxquels l'Arctique fait face aujourd'hui.
Avant de conclure, je dois prendre un moment pour soulever une importante question au nom de tous les Inuits, mais surtout au nom des Inuits du Nunatsiavut, au Labrador.
La déclaration d'excuses de l'an dernier comportait une lacune. Elle a donné lieu à une injustice qui n'a pas encore été corrigée. Cette injustice a été commise à l'endroit des étudiants inuits qui fréquentaient un externat du Nunatsiavut, au Labrador. Ces victimes ne sont pas au nombre de ceux pour qui le Canada a accepté la responsabilité des mauvais traitements infligés aux élèves autochtones. Cette injustice doit être corrigée.
Chaque génération doit décider si elle veut accepter le monde de ses parents ou améliorer le monde en tirant des leçons du passé. Au Canada, nos parents, sans qu'ils y soient pour rien, ont constitué une génération pour qui la politique d'éducation nationale a eu des conséquences catastrophiques, que l'on pense à la langue, à la culture ou à la santé mentale de notre peuple.
Il est temps de rendre hommage à nos parents, aux aînés et aux générations passées en corrigeant les erreurs d'antan. Nous devons employer notre capacité de leadership collectif à faire avancer notre pays vers une nouvelle ère qui transformera les conditions de vie des Inuits d'aujourd'hui. La réconciliation sera consolidée par notre bilan quant aux lois habilitantes et aux politiques progressistes que nous aurons adoptées et aux décisions quotidiennes que nous aurons prises dans l'esprit de ces excuses.
Je suis heureuse d'être accompagnée, en tant que chef de file de mon peuple, par deux femmes inuites qui ont fait leur entrée dans l'arène politique l'année dernière. Comme il est important que je puisse m'adresser à vous en inuktitut aujourd'hui, dans cette enceinte, il m'a également été important de pouvoir m'adresser pour la première fois à un ministre en inuktitut, lorsqu'à titre de présidente de l'ITK, j'ai rencontré officiellement, cette année, la ministre de la Santé, Leona Aglukkaq.
Je me suis réjouie tout autant lorsque, le jour suivant le 10e anniversaire du Nunavut, j'ai pu signer l'Accord sur l'éducation des Inuits avec le ministre Strahl. J'aurais aimé avoir davantage de temps pour parler de cet accord, qui a été signé en présence de la première ministre nouvellement élue du Nunavut, Eva Arreak. Je pense qu'elle est ici aujourd'hui. Je ne sais pas exactement où elle est assise, mais je tiens à dire que j'étais heureuse qu'elle prenne part à la signature de cet accord.
Grâce à l'Accord sur l'éducation des Inuits, une stratégie nationale sur l'éducation des Inuits sera élaborée d'ici un an. Avant que le ministre Strahl et moi signions l'accord, les gouvernements des deux territoires l'avaient signé, de même que le gouvernement du Nunatsiavut, Terre-Neuve-et-Labrador, les présidents de chacun des organismes de revendication territoriale et les conseils scolaires de chacune des régions. C'est un progrès très intéressant.
En tant que dirigeants, nous devons chaque jour tâcher de mettre en pratique une vision des peuples autochtones du Canada. Espérons qu'il se trouvera des gens pour critiquer les décisions que nous prenons aujourd'hui et les qualifier de prématurées, de manière à ce qu'un jour, l'histoire nous dise que ce n'étaient pas des décisions prématurées, mais bien des décisions qui avaient trop tardé.
Nous voudrions aussi que le gouvernement du Canada publie un bulletin montrant les résultats obtenus. Nous serions heureux de pouvoir aider le gouvernement à structurer chaque année ce bulletin.
N'oublions pas pourquoi nous allons entreprendre les travaux que j'ai qualifiés d'herculéens l'année dernière et qui attendent la Commission de vérité et de réconciliation.
Nous allons nous acquitter de cette tâche pour nos enfants et pour les enfants de nos enfants. Une fois que la guérison aura fait son œuvre au sein de nos collectivités, nos enfants pourront grandir dans un milieu sain et dans des familles heureuses. C'est une dette que nous avons envers nos enfants. Merci beaucoup.
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