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La violence envers les femmes - Interpellation

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Déclaration faite le 03 décembre 2009 par la sénateur Rose-Marie Losier-Cool (retraitée)

L'honorable Rose-Marie Losier-Cool :

Honorables sénateurs, trois jours avant le 20e anniversaire de la tuerie de Polytechnique, c'est avec beaucoup d'émotion que je vous parlerai aujourd'hui de la violence faite aux jeunes filles et aux femmes.

Oui, je sais, vous devez vous dire que c'est un sujet dont on parle souvent, et même trop, et je suis tout à fait d'accord avec vous, pour la simple et bonne raison que nous ne devrions même pas avoir à parler de cette violence, puisqu'elle ne devrait tout simplement pas exister.

Et pourtant, elle existe, et depuis trop longtemps. La violence généralisée envers les femmes et les jeunes filles est une aberration qui a commencé dès l'Antiquité, et dont la première justification a très probablement été les différences physiologiques entre les hommes et les femmes.

Je me permets pourtant de vous rappeler que, dans l'Antiquité, plusieurs sociétés accordaient une importance égale aux femmes et aux hommes, et que certaines sociétés étaient même matriarcales. Mais alors, qu'est-ce qui a changé depuis ce temps-là, et pourquoi la domination masculine est-elle devenue une norme universelle? Les réponses sont nombreuses, honorables sénateurs, et je ne les connais pas toutes.

Le recul du temps montre clairement que certaines religions ont codifié une inégalité entre les hommes et les femmes et imposé une domination masculine dans tous les domaines de la société. Mais les

religions ne sont certainement pas les seules coupables, et je pense ici aux pratiques guerrières qui ont permis, et qui permettent encore aux hommes, les pires excès à l'égard des femmes. Je pense aussi à l'industrialisation, qui a joué sur la plus grande résistance physique des hommes pour leur confier une présence dominante dans le milieu du travail, domination qui s'est répercutée à la maison. Il y a d'autres raisons, honorables sénateurs, mais je ne les nommerai pas toutes.

En 2009, ces comportements violents existent toujours, honorables sénateurs, et il est grand temps qu'ils cessent. Les 50 dernières années ont beau avoir connu la plus grande mouvance féministe de l'histoire de l'humanité, la violence envers les femmes perdure encore et toujours, même si elle a pris d'autres formes. On ne brûle plus les femmes au bûcher, mais on les viole encore. On ne considère plus les femmes comme du bétail, du moins au Canada, mais on les bat encore. On n'estime plus les femmes incapables de jugement et de raison, mais on les harcèle toujours dans bien des milieux de travail.

Quelles sont les multiples formes de cette violence éternelle? Commençons par la pire forme de violence, l'assassinat.

Chaque année, honorables sénateurs, près de 200 femmes sont tuées par leur conjoint ou leur partenaire au Canada.

Je sais aussi que des petites filles sont tuées dans notre pays avant même de voir le jour, quand leurs parents, généralement issus de cultures privilégiant les petits garçons, demandent un avortement dès qu'ils connaissent le sexe de l'enfant à naître. Et si ces petites filles réussissent quand même à voir le jour, quel sera leur lot? Auront-t-elles droit aux mêmes soins et à la même éducation que les petits garçons? Se verront-elles acculées à un mariage forcé au nom d'autres traditions étrangères que réprouvent nos lois? Oui, honorables sénateurs, ces choses arrivent au Canada, et même à des Canadiennes. Pourquoi?

Je ne puis oublier les nombreuses confidences que me faisaient mes étudiantes du secondaire, qui avaient de 16 à 18 ans, et qui me parlaient des comportements violents qu'elles avaient subis. Plus de 20 ans plus tard, la semaine dernière, j'ai eu mal à l'âme en lisant dans les journaux de ma province l'histoire de ce meurtre violent d'une jeune fille de 16 ans dont le cadavre a été retrouvé dans l'ancien champ de tir de ma ville natale.

Que dire aussi de ces comportements violents trop souvent causés par ces hommes qui ne laissent pas toujours des bleus sur le corps, mais qui marquent le cerveau à coup sûr? Décider comment sa copine ou sa fille doit se coiffer ou s'habiller; décider pour deux, sans la consulter, la rabaisser, la ridiculiser, parfois devant d'autres; critiquer sa façon d'élever les enfants, de tenir la maison ou de faire la cuisine; l'ignorer volontairement dans l'espoir de la blesser ou de l'inquiéter; l'empêcher de sortir seule ou de voir des proches; la menacer de lui faire mal, la bousculer, la retenir de force, l'obliger à des relations ou à des pratiques sexuelles dont elle ne veut pas.

Ces comportements, honorables sénateurs, sont tous des formes de violence dont les femmes sont trop souvent victimes. Pourquoi? Que dire aussi de ces agressions sexuelles ou de ces viols commis sur des femmes inconnues qui n'avaient pour seul tort que celui de marcher seule dans la rue, de faire seule leur jogging ou de quitter seule leur bureau? Et que dire de ces hommes qui interdisent aux femmes avec qui ils ont des relations sexuelles de prendre des contraceptifs ou qui refusent eux-mêmes de porter un condom? Ces hommes imposent à ces femmes des risques de maladies vénériennes parfois graves, quand ce n'est pas une grossesse non souhaitée qui démolira leur vie.

Voilà d'autres comportements violents, inacceptables, auxquels plus de femmes que vous ne croyez sont exposées, plus souvent que je ne le voudrais. Pourquoi?

En ce début du XXIe siècle, on peut pointer du doigt trois grands coupables qui perpétuent ce cycle de violence envers les femmes. Il y a d'abord la publicité à la télévision, dans la presse, à la radio, partout. Cette publicité omniprésente représente la femme comme un corps, quand ce n'est pas simplement une partie du corps, lui enlève son cerveau et sa pensée pour n'en laisser qu'un objet de désir, une image vide de sens. Est-ce que les hommes sont traités de la même façon dans la publicité? Je ne le crois pas.

Il y a aussi la pornographie, de plus en plus accessible depuis la libération sexuelle des années 1960 grâce aux progrès de la technologie. Non seulement cette pornographie est-elle de plus en plus avilissante dans sa représentation du rôle de la femme en sexualité, mais elle est de plus en plus facilement disponible pour n'importe qui, y compris de jeunes enfants.

Est-ce que la pornographie traite les hommes de la même façon que les femmes? Bien sûr que non.

Que dire enfin de l'incroyable persistance des stéréotypes sexuels? Tenez, nous approchons de Noël, regardez la publicité à la télévision, qui passe dans tous les médias ces temps-ci. Est-ce que ces stéréotypes dans la publicité traitent les filles et les garçons de la même façon? Non. Ces stéréotypes sont d'autant plus dangereux qu'ils perdurent jusqu'à l'âge adulte et débouchent trop souvent sur une forme insidieuse de violence à l'endroit des femmes. Vous n'avez qu'à constater l'approche éminemment sexiste réservée aux femmes importantes, politiciennes ou autres, que ce soit par des collègues ou par les médias. Vous n'avez qu'à penser aux commentaires et gestes blessants qui ont été posés à l'endroit des Belinda Stronach, des Kim Campbell, des Hillary Clinton ou des Ségolène Royal. Vous n'avez qu'à penser à ce fameux plafond de verre qui empêche trop de femmes d'atteindre les plus hauts échelons de leur compagnie sous prétexte qu'elles ont dû ou devront peut-être s'absenter du travail ou y consacrer moins de 24 heures par jour à cause d'une grossesse ou de leurs obligations familiales. Sans oublier le harcèlement, déguisé ou non, qu'elles auront à subir tout au long de leur carrière.

La logique veut que cette violence ne doive pas exister, mais l'être humain n'est pas logique, nous le savons tous. La plupart des ordres de gouvernement au Canada ont des lois et des politiques interdisant cette violence. Beaucoup de gens s'opposent à la violence, dont beaucoup d'hommes, mais elle existe encore. Pourquoi? Je suis tentée d'émettre l'hypothèse selon laquelle nos dirigeants — dans les sphères de la politique, de la police, des affaires et du monde social — auraient trop à perdre à court ou à moyen terme s'ils décidaient de consacrer toutes leurs forces à l'éradication de la violence.

Pourquoi n'est-il pas obligatoire d'enregistrer une arme à feu avant de l'acheter et de se soumettre régulièrement à une évaluation psychologique afin de conserver le droit de se servir de cette arme à feu? Ces armes sont utilisées dans 54 p. 100 de tous les meurtres conjugaux au Canada. Ce pourcentage représente cinq meurtres par mois. Nous devrions tâcher de garder ces chiffres en tête quand nous voterons sur le registre national des armes à feu.

Pourquoi le projet de loi C-8 n'a-t-il pas été bonifié selon les recommandations de l'Association des femmes autochtones, au lieu de mourir à l'étape de la deuxième lecture à l'autre endroit en mai dernier? Si l'association avait eu gain de cause, ce projet de loi aurait favorisé le respect des droits et intérêts matrimoniaux sur les biens et propriétés situés dans les réserves des Premières nations.

Je ne vous apprends rien lorsque je vous rappelle que les femmes et les filles autochtones sont régulièrement victimes de violence et qu'elles sont proportionnellement plus mal traitées que les femmes non autochtones qui vivent au Canada — notre collègue, le sénateur Brazeau, y a fait allusion hier.

Pourquoi les compressions budgétaires auxquelles se livrent de nombreux gouvernements en ces temps de crise affectent-elles davantage les femmes que les hommes? Pensons ici à la fermeture des bureaux satellites de Condition féminine Canada en 2007; pensons aussi à l'abolition par le gouvernement du Nouveau- Brunswick, au printemps 2009, du Programme des travailleurs sociaux rattachés à la cour, un programme qui bénéficiait surtout aux femmes.

Je me permets d'ouvrir une brève parenthèse pour vous parler de ces merveilleuses maisons d'accueil ou de transition. Il y en a 13 au Nouveau-Brunswick, où vont se réfugier beaucoup de femmes qui fuient la violence familiale. Je pense ici à l'accueil Sainte-Famille, chez moi, à Tracadie-Sheila, qui marque cette année ses 30 ans d'existence, et dont la péninsule acadienne reconnaît l'incroyable travail. On ne peut pas fêter ces 30 ans d'existence, mais il faut les souligner. Je préférerais, bien sûr, que ces maisons n'aient aucune raison d'exister, mais tant qu'elles sont là, pourquoi ne pas aider le plus possible les femmes à retrouver leur dignité?

Des définitions précises, standard et identiques partout au Canada de ce qui constitue un acte de violence permettraient d'éviter que 27 p. 100 des hommes néo-brunswickois déclarent ne pas considérer comme un crime le fait d'obliger leur conjointe à avoir des relations sexuelles. Et que dire de 53 p. 100 des hommes de ma province, le Nouveau-Brunswick, qui considèrent que ce n'est pas de la violence de gifler leur femme dans le cadre d'une dispute? Que pensez-vous du fait que 34 p. 100 des hommes de ma province croient que les femmes sont responsable de la violence à leur endroit?

Si ces gestes de violence étaient clairement définis comme des crimes, leur fréquence baisserait en flèche.

Heureusement, tous les hommes ne sont pas aussi violents ou bornés. Ils sont nombreux à vouloir éliminer cette violence envers les femmes, qu'ils trouvent eux aussi complètement illogique et sans fondement. Il est primordial pour nous, les femmes, de savoir accueillir cet appui. Il est vrai que chat échaudé craint l'eau froide, et que des siècles de peur ne nous rendent pas aussi ouvertes d'esprit que nous pourrions l'être.

Le courant commence cependant à passer, honorables sénateurs, si je me fie à cette campagne de sensibilisation que le Québec vient de lancer, il y a deux semaines, contre la violence conjugale. Cette violence a fait plus de 17 000 victimes déclarées en 2008, et la province vient d'embaucher un « vrai gars », l'acteur Patrice Robitaille, pour dire à tous les autres « vrais gars » de la province qu'il est, et je cite, « Impensable qu'on puisse « triper » en dominant quelqu'un. »

Si vous trouvez que 17 000 victimes, c'est beaucoup, attendez d'apprendre que ce chiffre représente moins du tiers du nombre total de victimes de violence conjugale. En effet, les statistiques générales indiquent que moins de trois crimes sur dix commis dans un contexte conjugal sont portés à la connaissance des policiers.

Terre-Neuve-et-Labrador a récemment lancé une belle campagne, dans le cadre de laquelle on dit : « Montrez-lui comment nouer ses lacets, épeler son nom, monter une tente et respecter les femmes. »

Je vous invite aussi à lire Miguel LeBlanc, de Scoudouc, au Nouveau-Brunswick, qui a publié sa thèse de maîtrise en mai dernier, dans laquelle il explique comment susciter l'adhésion et l'implication des hommes dans la résolution et l'évitement de la violence envers les femmes.

Honorables sénateurs, la violence faite aux femmes est un problème important qui existe depuis longtemps.

Honorables sénateurs, j'aimerais demander deux minutes supplémentaires pour terminer mon discours.

L'honorable Donald H. Oliver (Son Honneur le Président suppléant) : La permission est-elle accordée, honorables sénateurs?

Des voix : D'accord.

Le sénateur Losier-Cool : C'est un problème auquel la société tout entière et nos leaders doivent s'attaquer de façon cohérente, uniforme et efficace, par-delà les frontières. Ce sera une très bonne chose lorsque le Canada aura enfin éliminé la violence faite aux femmes dans notre pays, mais ce serait encore mieux s'il parvenait à l'éliminer aussi chez nos voisins.

Tous les ordres de gouvernement doivent travailler simultanément sur deux fronts. Le premier front est la criminalisation systématique, fondée sur une politique de tolérance zéro, de toutes les formes de violence faite aux femmes et aux jeunes filles. Chaque forme de violence doit être définie de façon claire et uniforme dans tous les territoires du pays. Chaque forme de violence doit être passible d'un casier judiciaire et d'une amende ou d'une peine d'emprisonnement correspondant à la gravité de l'infraction.

Je sais gré au gouvernement de porter la date du 6 décembre à l'attention de la population. Toutefois, la lutte contre la violence faite aux femmes exige beaucoup plus qu'une minute de silence ou le port d'un ruban blanc. La lutte contre la violence faite aux femmes exige des mesures concrètes et efficaces par tous les ordres de gouvernement, c'est-à-dire les gouvernements fédéral, provinciaux, régionaux et municipaux, ainsi que les gouvernements des Premières nations.

Le deuxième front auquel tous les ordres de gouvernement doivent s'attaquer est la mise en place de politiques économiques qui permettent non seulement d'éliminer la pauvreté, une source de violence, mais aussi de favoriser la spécificité féminine. Je souhaite des programmes moins universels et mieux adaptés, notamment de façon sexo-spécifique. Je pense particulièrement ici à l'assurance- emploi, puisque les conditions d'emploi des femmes sont souvent radicalement différentes de celles des hommes. Je pense aussi à l'aide sociale, qui pénalise souvent les familles monoparentales dirigées par des femmes. Je pense enfin à ce que j'appelle encore les allocations familiales, dont la prestation pour enfants, insuffisantes pour bien des parents. La violence envers les femmes ne disparaîtra pas tant que les femmes continueront d'être les grandes perdantes économiques de notre société.

Honorables sénateurs, nous voulons tous mettre un terme à la violence. Par conséquent, joignons le geste à la parole.


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