Déclaration faite le 16 mars 2010 par le sénateur Fernand Robichaud
L'honorable Fernand Robichaud:
Honorables sénateurs, suivant la suggestion de l'honorable sénateur Segal, je vous assure que mes propos seront complément dépourvus d'esprit partisan. Je désire attirer l'attention du Sénat sur le drapeau acadien, ce drapeau qui rassemble, d'autant plus que 2009 marquait le 125e anniversaire de son adoption par la communauté acadienne. L'automne dernier, je mentionnais que c'est dans ma communauté de Saint-Louis-de-Kent que le drapeau acadien a été conçu et confectionné.
Je pense que de brèves références à l'histoire acadienne nous permettront de mieux comprendre pourquoi le drapeau acadien est apparu et de mieux comprendre sa portée dans la vie et l'identité du peuple acadien.
Si l'on devait se fier aux événements de notre histoire, l'avenir des Acadiens était loin d'être prometteur. De fait, l'histoire nous appelait à disparaître. C'est contre vents et marées que le peuple acadien s'est forgé une identité et une culture propres, qu'il a résisté à l'oppression de la majorité pour finalement s'affranchir et devenir un participant à part entière au grand projet canadien.
Il faut retenir que la participation à la vie canadienne des Acadiens est bien enclenchée et que chaque jour amène ses défis. Dans le cas du peuple acadien, c'est notre histoire qui nous donne une identité propre. Le Grand Dérangement est le point central de notre histoire commune et est sans doute l'événement identitaire, s'il en est un, du peuple acadien.
Durant le siècle qui suivit la déportation, les Acadiens ont vécu dans un isolement presque complet et certains sont venus se réinstaller paisiblement et doucement le long du littoral des provinces maritimes. Si les Acadiens ont vécu une histoire d'obscurité, ce fut sans doute au cours de ce siècle de retour, de survie et de regroupement. Durant ce temps, le leadership acadien se résumait essentiellement au clergé, aux religieux et religieuses. Dans la seconde partie du XIXe siècle, des intellectuels, des journalistes et politiciens se sont ajoutés pour faire la promotion de l'éducation et de la langue française dans les villages et les communautés de l'Acadie.
C'est en fusionnant foi et langue dans une même mission que le clergé, les religieux et les religieuses ont formé des dirigeants acadiens et ainsi entamé le début d'une renaissance acadienne. De plus, on commençait à favoriser une plus grande participation des Acadiens dans la vie politique. L'émancipation du peuple acadien passera donc par la préservation de la religion et de la langue, le développement de l'éducation et l'engagement politique.
Au Nouveau-Brunswick, ce n'est qu'au début des années 1960 que le système d'éducation a été modernisé et qu'un régime fiscal équitable a été instauré dans la province pour en assurer le financement.
Au XIXe et durant la première moitié du XXe siècle, les parents acadiens, qui exerçaient pour la plupart des métiers modestes, ont dû faire d'énormes sacrifices pour défrayer les coûts des études de leurs enfants voulant fréquenter les écoles et collèges. Le peuple acadien a dû faire preuve de courage, de conviction et de détermination pour arriver, envers et contre tout, à se doter d'institutions comme le collège Saint-Joseph de Memramcook et le collège Saint-Louis à Saint-Louis-de-Kent. L'un de ceux qui ont mené la charge pour l'émancipation des siens et des siennes est Mgr Marcel-François Richard, fils de fermier et dernier d'une famille de 10 enfants.
Il fréquenta l'école de son village natal à Saint-Louis-de-Kent et poursuivit ses études classiques au St. Dunstan's College de Charlottetown. Une fois sa formation en théologie complétée à Montréal, il devint curé, d'abord dans sa paroisse natale, puis dans la paroisse de Rogersville, où il mourut en 1915.
Charismatique et dynamique, Marcel-François Richard fut sans contredit l'un des plus importants chefs de file de la renaissance acadienne. Son ardeur et son dévouement aux diverses causes acadiennes, et en particulier au développement de l'éducation des Acadiens, sont légendaires.
Il s'opposa farouchement à la loi scolaire de 1871, qui mettait en péril l'existence des écoles primaires catholiques. Il fit aussi la promotion de l'enseignement supérieur. En 1874, il fonda le collège Saint-Louis, à Saint-Louis-de-Kent. L'historien Louis Cyriaque Daigle raconte que l'établissement se vit obligé de fermer ses portes en 1882 sur ordre de l'évêque du diocèse de Chatham, Mgr James Rogers. Il semble que le collège Saint-Louis affichait trop son caractère français; il recevait également des élèves anglophones et entrait donc en compétition avec le St. Michael College de Chatham.
De plus, au début des années 1870, Marcel-François Richard a voulu assurer un enseignement de qualité pour les jeunes filles et a réussi à intéresser les religieuses enseignantes de la congrégation Notre-Dame de Montréal à son projet. D'ailleurs, un monument consacré à Marguerite Bourgeoys a été dévoilé à Saint-Louis-de-Kent pour reconnaître l'immense travail des religieuses de la congrégation Notre-Dame.
L'agriculture et la colonisation étaient également des préoccupations majeures de Mgr Richard, car elles contribuaient à la fondation des villages de Rogersville et Acadieville. En défrichant des terres agricoles, il voulait contrer l'exode des Acadiens vers les États-Unis.
Son énergie débordante lui fit assumer un rôle de premier plan dans l'organisation et le déroulement des premiers grands rassemblements acadiens. Ces premières conventions nationales brisaient l'isolement dans lequel les Acadiens s'étaient enfermés depuis leur retour. Selon les mots de Pierre-Armand Landry, premier Acadien à devenir avocat :
Une convention nationale, c'est le peuple qui se réunit pour délibérer sur la question qui intéresse la nation, pour étudier sa situation, pour aviser aux moyens de l'améliorer en écartant les obstacles qui peuvent entraver son avancement et dans la voie du progrès matériel, social et politique.
De leur prise de conscience, les Acadiens passèrent à l'action. Lors de la première convention nationale en 1881, Marcel-François Richard fit un discours éloquent et décisif sur la nécessité de doter les Acadiens d'une fête nationale distincte de celles des Canadiens français. Il y avait les tenants de la Saint-Jean-Baptiste contre ceux de la fête de l'Assomption.
D'une part, le père Camille Lefebvre, du collège Saint-Joseph, originaire de la Rive-Sud de Montréal, et ses partisans faisaient valoir qu'une fête commune pourrait unir les parlant français du Canada tout entier dans la poursuite d'objectifs communs en vue de l'obtention d'un statut d'égalité au niveau des droits et des services au sein de la société canadienne.
D'autre part, Mgr Richard et ses alliés préconisaient la fête de l'Assomption comme fête nationale des Acadiens. Ceux-ci clamaient haut et fort que l'histoire des Acadiens et leur nationalité étaient différentes. Peut-être aujourd'hui dirait-on plutôt que les Acadiens ont une histoire et une nationalité distinctes.
La convention adopta la fête de l'Assomption comme fête nationale des Acadiens. Le plaidoyer convaincant de Mgr Richard avait fait pencher la balance en sa faveur.
Trois ans plus tard, les Acadiens se rassemblèrent de nouveau pour choisir un hymne national et un drapeau national. C'est donc le 15 août 1884 que les Acadiens, réunis lors de la deuxième convention nationale à Miscouche, à l'Île-du-Prince-Édouard, se sont choisi un drapeau distinctif, le drapeau acadien, ce drapeau qui rassemble.
Lors de ce deuxième ralliement national, l'intervention de Mgr Richard sur la question du drapeau acadien et de l'hymne national fut encore une fois déterminante. Les délégués à la convention de Miscouche de 1884 l'entendront se porter à la défense du tricolore étoilé comme étendard et point de ralliement des Acadiens.
Avec force et vigueur, il insista pour que le bleu-blanc-rouge soit adopté parce qu'il allait rappeler aux Acadiens qu'ils étaient les descendants des premiers colons français. Il soulignait ainsi l'importance qu'il attachait à la préservation de la langue et à la culture française.
Monseigneur Marcel-François Richard proposa l'ajout d'une étoile jaune, à la couleur papale, dans le bleu du drapeau pour afficher l'attachement des Acadiens à leur religion et pour évoquer la « Stella Maris » qui guide les pêcheurs « à travers les orages et les écueils ». Pour Mgr Richard, cette étoile allait constituer « la marque distinctive de notre nationalité acadienne ». Il voulait « que l'Acadie eût un drapeau qui lui rappelât non seulement que ses enfants sont Français, mais qu'ils sont aussi Acadiens ». Non seulement Marcel-François Richard pouvait-il convaincre les siens de l'importance de se donner un drapeau, un signe distinctif de ralliement, mais il avait aussi le sens du « timing ».
Avant de se rendre à la convention nationale de 1884, Mgr Marcel-François Richard avait pris soin de faire confectionner un premier drapeau par Mme Marie Babineau, une enseignante, couturière et résidante de Saint-Louis-de-Kent. Voici comment on décrit la présentation du drapeau :
Après un discours de l'abbé Richard, la proposition fut ensuite mise au vote et reçut un appui unanime et enthousiaste de la foule. En soirée, alors que les délégués étaient réunis dans la grande salle du couvent pour clore la convention, l'abbé Richard déploya, à la grande surprise des congressistes, le nouveau drapeau acadien qu'il avait fait fabriquer par une de ses paroissiennes. C'est avec beaucoup d'émotions que les délégués saluèrent pour la première fois leur drapeau national [...]
Depuis, le tricolore étoilé est devenu le signe de ralliement de toute la communauté acadienne dans son développement et son affirmation, et c'est toute la signification que prend le drapeau acadien.
Le drapeau est le porte-étendard par excellence, non seulement pour rallier les personnes d'une même nationalité, mais aussi pour rassembler une communauté autour d'espoirs et d'objectifs communs. Au cours des ans, le drapeau acadien a acquis un grand pouvoir évocateur et rassembleur. Les Acadiens lui portent le respect et tous les égards et les honneurs qui lui sont dûs.
Notre drapeau acadien est devenu le symbole du peuple acadien et de toutes ses aspirations. Il représente un peuple qui partage les mêmes rêves, les mêmes coutumes et traditions, la même langue et la même histoire.
Pour les Acadiens, le drapeau est devenu l'incarnation de la conscience collective acadienne, le symbole de la survivance d'un peuple et d'une culture, la représentation de l'âme de la communauté acadienne et de sa volonté d'affirmer son existence et de contribuer à bâtir la société d'aujourd'hui.
Le drapeau acadien incarne la réalité d'un peuple, son histoire, son présent et son avenir. C'est pourquoi le tricolore étoilé fait partie des tintamarres, des réjouissances acadiennes et des cérémonies officielles.
Celles et ceux qui ont suivi les activités du Congrès mondial acadien de l'été dernier, dans la péninsule acadienne, ont pu constater la diversité des formes de montages et de décors aux couleurs bleu-blanc-rouge devant les résidences des villes et villages acadiens. L'étoile jaune était immanquablement omniprésente.
Pour faire suite aux progrès accomplis par la communauté acadienne du Nouveau-Brunswick grâce au programme « chances égales » du premier ministre Louis J. Robichaud et à la Loi sur les langues officielles, le Nouveau-Brunswick a accordé un statut officiel à ce symbole de l'identité du peuple acadien à l'occasion du 100e anniversaire du drapeau. C'est grâce à une mesure législative adoptée le 11 avril 1984 par le gouvernement du premier ministre Richard Hatfield que le drapeau acadien flotte désormais sur l'édifice du Parlement de la capitale provinciale.
Pour résumer, honorables sénateurs, c'est grâce au dévouement et au travail inlassable d'un fils de Saint-Louis-de-Kent, Mgr Marcel-François Richard, que les Acadiens et Acadiennes peuvent saluer avec fierté et respect un drapeau qui rassemble et qui porte leur histoire et leurs aspirations.
Le tricolore étoilé, le drapeau acadien, représente l'identité de notre peuple, la solidarité qui nous unit, la fierté de ce que nous sommes, le courage et la persévérance qui nous ont aidés à surmonter les travers de l'histoire et notre confiance inébranlable en un avenir meilleur pour nos enfants et pour notre pays, le Canada.
Des voix : Bravo!