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Remettre le Canada rural au coeur du programme d’action du gouvernement

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Publié par la sénatrice Joyce Fairbairn le 24 juin 2008

Depuis quelques années, les médias font abondamment état de la montée en importance économique, politique et culturelle des grands centres urbains et des mégapoles. Des chercheurs comme Richard Florida, présentement rattaché à l’Université de Toronto, nous disent que la prospérité nationale est indissociable du dynamisme de ses centres urbains et de leur « classe créatrice ». On avance que des villes pourraient remplacer les gouvernements provinciaux voire même le gouvernement fédéral comme siège réel du pouvoir économique et politique du pays. Il existe même un discours parallèle qui nous rappelle les plaies urbaines de la pauvreté, de la clochardise et des deficits infrastructurels.

Au milieu de cette cacophonie de nouvelles sur les villes, on peut comprendre celui qui reste indifférent aux dernières statistiques indiquant que la part démographique du Canada rural est tombée sous les 20 % pour la première fois dans l’histoire du pays ou aux nouvelles selon lesquelles la pauvreté au Canada rural est aussi grande que dans les villes. C’est d’ailleurs ce que font bon nombre de nos chefs politiques et intellectuels. Au sujet des données de recensement, le chroniqueur du Globe and Mail John Ibbitson a écrit ceci, dans un article intitulé Goodbye rural Canada, and hello most urban of countries (Adieu, Canada rural; bonjour, très urbain pays) : le Canada est devenu à ce point insignifiant, du point de vue démographique, qu’il appartient de plus en plus au mythe (TRADUCTION). Dans d’autres milieux, des universitaires et des politiques urbains déplorent que le Canada rural a un rôle trop grand à jouer en politique car, dans de nombreuses circonscriptions rurales, il faut moins d’électeurs pour élire un depute (fédéral ou provincial) que dans les circonscriptions urbaines. Pour eux, il semble que le Canada rural n’a guère d’importance ou à tout le moins ne devrait pas en avoir autant.

Mais cette philosophie est viciée car elle suppose que la prospérité du Canada urbain est dissociée du sort du Canada rural. Elle semble oublier le fait que le Canada rural est l’endroit où est produite l’immense richesse dérivée des produits agricoles, minéraux et forestiers, des poissons et fruits de mer et de l’énergie qui font vivre les villes et sont exportés partout dans le monde. Elle ne tient pas compte du fait que les Canadiens urbains souhaitent de plus en plus avoir un lien concret avec la vie rurale, sous la forme soit d’aliments de production locale soit de vacances au lac, à la montagne ou à la mer. Elle omet de considérer les énormes difficultés logistiques et financières liées à la représentation de circonscriptions qui, dans certains cas, sont aussi étendues que certains pays. Mais ce qui est pis, elle écarte 20 % de la population. C’est 6 millions de personnes – six millions de Canadiens, six millions de compatriotes qui devraient faire partie du débat autant que les autres. Et pourtant, que savons-nous de leurs preoccupations économiques, de leurs difficultés, dont font également partie la pauvreté, la clochardise et des infrastructures vieillissantes.

Il y a deux ans, le Comité sénatorial permanent de l’agriculture et des forêts, dont j’assume actuellement la présidence, a entrepris d’équilibrer un tant soit peu le débat national en lançant la toute première étude parlementaire sur la pauvreté rurale et le déclin rural au Canada. Nous avons produit en décembre 2006 un rapport intérimaire sur les enjeux, Comprendre l’exode : lutte contre la pauvreté rurale, dans lequel on concluait que, si les taux de pauvreté au Canada rural étaient similaires aux taux de pauvreté urbains, les preuves indiquaient également que les ruraux canadiens tiraient de l’arrière sur leurs concitoyens des villes à un certain nombre d’égards, dont la réussite scolaire, l’état de santé, le revenu et les possibilités d’emploi. Dans une large mesure, ces résultats peuvent être liés à l’implacable processus de changement technologique et de concurrence mondiale qui a éliminé des dizaines de milliers d’emplois dans des domaines qui étaient jadis des piliers de l’économie rurale, savoir l’agriculture, la forêt, les pêches et les mines.

Après la parution de notre étude en 2006, nous avons parcouru le pays afin de recueillir les opinions des Canadiens des régions rurales et nous avons publié la version finale de notre rapport Beyond Freefall: Halting Rural Poverty (pas encore de version française) en juin 2008. En nous fondant sur les témoignages de plus de 330 personnes et organisations, nous avons formulé 68 recommandations destinées à remettre le Canada rural au coeur de la discussion nationale en cours sur l’avenir de notre pays. Par exemple, nous avons recommandé au gouvernement fédéral d’adopter des mesures visant à inverser le dépeuplement des régions rurales et à réduire les écarts entre ville et campagne en matière de santé, d’éducation et de revenus.

Afin de réaliser ce programme, nous préconisons la création d’un ministère fédéral des Affaires rurales car, depuis trop longtemps, les enjeux ruraux sont relégués au second plan par le gouvernement fédéral. Avec un ministère attitré, les enjeux ruraux seraient discutés au sein même du Cabinet, là où les décisions sont prises. Afin d’illustrer l’orientation rurale du gouvernement fédéral, nous recommandons également que l’une des premières missions du nouveau ministère des Affaires rurales consiste à collaborer avec le Secrétariat du Conseil du Trésor et Travaux publics et Services gouvernementaux Canada en vue de déménager au moins 10 % des employés fédéraux actuellement en poste dans de grandes villes dans des centres régionaux situés en milieu rural. Cette pratique est éprouvée : elle crée d’importantes retombées économiques dans les localités réceptrices et dans les zones environnantes et elle devrait faire économiser beaucoup au gouvernement fédéral, à long terme.

Le pays doit également avoir une profonde réflexion au sujet du secteur forestier, un pan crucial de l’économie rurale qui a perdu des dizaines de milliers de bons emplois en très peu de temps, sans que nos chefs politiques n’en discutent ou ne fassent grand-chose pour l’empêcher. Afin de corriger cette inaction, nous reprenons les appels lancés par l’industrie et les syndicats pour la tenue immédiate d’un sommet national sur la forêt, auquel participeront tous les intervenants pertinents. Également, nous croyons qu’il est grand temps que les citadins reconnaissent la valeur de tous les biens et services écologiques procurés par les agriculteurs et les propriétaires terriens. Par conséquent, nous recommandons des mesures qui indemniseraient les ruraux pour la protection des bassins versants, des forêts et des habitats qui sont essentiels pour le bien-être des villes. Dans les localités de pêcheurs, nous exhortons le gouvernement fédéral à augmenter le financement des quais et des ports, plutôt que de se décharger de ses responsabilités sur des collectivités rurales modestes aux ressources limitées.

Ces seules mesures ne permettront pas de donner une grande visibilité aux enjeux ruraux ni de répondre aux besoins des habitants des campagnes et surtout des pauvres. C’est pourquoi le Comité recommande au gouvernement fédéral de collaborer avec les provinces à l’élaboration d’une stratégie nationale de lutte contre la pauvreté qui tienne compte des différences importantes entre villes et campagne, notamment les difficultés particulières liées au transport, l’un des facteurs qui définissent la réalité de vivre en milieu rural au Canada. Nous préconisons aussi la mise en place d’un nouveau programme de garderie et de programmes de financement de l’éducation également sensibles aux réalités rurales.

Le Comité reconnaît de plus que les collectivités rurales ont la responsabilité de devenir leur propre agent de changement. À ce sujet, nous proposons des mesures qui aideront les petites entreprises rurales à prospérer et aux bénévoles, qui jouent un rôle essentiel au Canada rural, de recueillir des fonds.

Enfin, nous demandons au gouvernement fédéral de fixer des objectifs fermes en matière d’amélioration de l’accès aux moyens de communications dans toutes les régions rurales du pays. Actuellement, près de la moitié des collectivités canadiennes – pour la plupart en milieu rural ou de petites villes – n’ont pas accès à l’Internet haute vitesse. Il en découle que de nombreux habitants des régions rurales se sentent exclus du débat national faute d’accès aux outils de communications qui permettent la tenue de ce débat.

Pouvons-nous y arriver? Pouvons-nous remettre le Canada rural au coeur de la réflexion? Pouvons-nous faire en sorte que la prochaine génération de pauvres ruraux ne sera pas oubliée? Le Comité croit non seulement que nous le pouvons mais que c’est un devoir d’y parvenir. Les recommandations citées dans le présent résumé et dans notre rapport contribueront largement à atteindre cet objectif; toutefois, avant tout, il convient de reconnaître que les habitants des villes ont besoin de leurs concitoyens des zones rurales et vice versa. Il ne s’agit pas de s’opposer et de diviser mais bien de s’unir et de parler d’une seule voix et de chercher comment, en tant que citoyens d’un grand pays rural et urbain, nous pouvons unir nos forces pour le faire prospérer.


La sénatrice Joyce Fairbairn
Présidente, Comité permanent de l'agriculture et des fôrets


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