Publié par iKNOW Politics et le sénateur Grant Mitchell le 23 mars 2009
iKNOW Politics : Avant d’être nommé au Sénat, vous avez été député à l’Assemblée législative de l’Alberta et chef du Parti libéral de cette province. Tout au long de votre carrière politique, vous avez placé l’égalité des sexes au rang de vos priorités. Comment avez-vous été sensibilisé au départ à l’importance de ces enjeux?
Grant Mitchell : Je pense que j’y ai perçu tout de suite une question de justice et d’équité. J’ai ensuite été encouragé de bien des façons à poursuivre dans le même sens, en particulier par des femmes de mon caucus auxquelles ces questions tenaient beaucoup à cœur. J’arrive difficilement à concevoir que des personnes ne jouissent pas des mêmes avantages que les autres en raison des préjugés, du racisme et de l’arrogance de certains de leurs congénères. Je m’efforce de promouvoir l’égalité des femmes sur les tribunes politiques où je prends la parole et dans le cadre des mesures législatives que j’appuie.
iKNOW Politics : Il est souvent difficile d’inciter les femmes qui aspirent à faire le saut en politique à devenir candidates. Lorsque vous étiez chef de parti, quelles mesures preniez-vous pour augmenter le nombre de candidates aux élections?
Grant Mitchell : J’estime que le chef d’un parti a un rôle important à jouer pour ce qui est d’encourager les femmes à se porter candidates. J’ai pu constater dans bien des cas qu’il suffisait simplement que quelqu’un leur en fasse la demande pour que les femmes décident d’aller de l’avant.
Lorsque le chef du parti communique directement avec elle, l’aspirante candidate comprend qu’elle est prise au sérieux et qu’elle bénéficie d’un soutien aux niveaux supérieurs de l’organisation. Dans mon rôle de chef, je demandais à mes collaborateurs de me signaler les femmes qui se distinguaient comme chefs de file et militantes au sein de la société civile et je me réservais quelques heures par semaine pour les appeler personnellement afin de leur demander de se porter candidates à la législature provinciale. Je crois en effet que si l’on veut dénicher les meilleurs politiciens possibles, on ne peut pas limiter ses choix à un peu plus de la moitié du bassin de candidats de qualité. J’ai pu constater que les femmes étaient généralement heureuses d’avoir été sollicitées, mais répondaient souvent qu’elles ne se voyaient pas faire de la politique ou qu’elles préféraient un rôle de soutien. Mais j’ai persisté dans mes démarches, et les femmes comptaient pour près de 40 % des candidats de mon parti qui ont été plébiscités aux élections de 1997 (comparativement à 18 % à peine aux élections précédentes). Je suis parvenu à ce résultat en continuant sans cesse à solliciter la candidature de femmes et à les encourager à se lancer dans l’arène. Je leur ai témoigné ma confiance de façon très sentie, et je leur ai offert tout le soutien possible dans leurs circonscriptions. J’ai toujours essayé d’encourager et de préparer les femmes les plus qualifiées de mon entourage à assumer des rôles de leadership, et je me réjouis de constater que trois des quatre candidats à ma succession lorsque j’ai quitté le parti étaient des femmes, y compris celle qui l’a remporté.
iKNOW Politics : Comment croyez-vous que les hommes élus au Parlement peuvent faire la promotion d’un traitement équitable pour les femmes?
Grant Mitchell : Lorsque j’ai été nommé au Sénat, je me suis fait un devoir d’assister aux réunions du caucus des femmes, et je ne manque jamais l’occasion de soulever les enjeux relatifs à l’égalité des femmes et d’en débattre. Il ne fait aucun doute que la solution viendra en partie d’un changement de comportement chez les hommes. Je pense que la sensibilisation à ces enjeux peut bénéficier à certains égards de la contribution des politiciens qui joignent leurs voix à celles de leurs consœurs. Par exemple, lors de la comparution du ministre des Finances pour défendre le budget de son gouvernement devant le Comité sénatorial des finances, je lui ai demandé si l’on avait procédé à une analyse des répercussions différenciées selon les sexes pour certaines des politiques fiscales proposées. Il y a encore beaucoup à faire au Canada au chapitre de la prise en compte par les ministères de la spécificité des sexes dans l’établissement des budgets et des mesures législatives. J’ai également préconisé la création d’un Commissariat à l’égalité des sexes. Un tel bureau pourrait servir de tribune pour soulever d’importantes questions, comme celles touchant l’équité salariale et la violence à l’égard des femmes, et pour sensibiliser ainsi les gens à ces réalités. Ces problèmes se manifestent souvent de façon très subtile et un travail d’analyse et d’explication s’impose pour que la population en prenne bien conscience. J’estime que tant les hommes que les femmes occupant une charge publique ont la responsabilité de soulever ces questions et d’en débattre.
iKNOW Politics : Quels seraient selon vous les principaux obstacles ou les plus grandes difficultés auxquels se heurtent les femmes qui souhaitent se faire élire au Canada? Quelle aide peuvent apporter les hommes à ce chapitre?
Grant Mitchell : D’après mon expérience personnelle et ce que j’ai pu observer, je pense que le financement à obtenir et l’accès à des circonscriptions offrant des chances de victoire sont les deux principaux obstacles qui se dressent devant les femmes aspirant à une carrière politique. Dans les deux cas, c’est une question de capacité de constituer de bons réseaux et de profiter des occasions qui en découlent. Je dois toutefois vous avouer que ce n’était pas ma grande force. Je me contentais de faire du porte-à-porte et de mener campagne très activement. Je suis d’avis que les réseaux, qu’ils soient virtuels ou personnels, sont l’une des clés de la réussite en politique.
Il faut que vous passiez beaucoup de temps à vous faire connaître dans votre circonscription et à bâtir une relation de confiance avec les gens que vous espérez représenter. Lorsque je faisais du porte-à-porte, j’avais pris l’habitude de prendre en note ce que les gens me disaient. Par exemple, si une personne se préoccupait des soins de santé parce que sa mère avait besoin d’une opération à la hanche, j’en prenais note de façon à pouvoir m’informer de la santé de la mère lors de ma prochaine visite. La capacité d’établir des relations interpersonnelles à ce niveau est extrêmement profitable en politique, et c’est une forme de leadership qui vient tout naturellement aux femmes. Je ne crois pas que les femmes aient à changer de style lorsqu’elles font leur entrée en politique; certaines des politiciennes les plus efficaces que j’ai connues sont parvenues à faire leur place en restant elles-mêmes et en instaurant une nouvelle forme de démocratie plus participative.
Mais il n’est pas rare que les qualités personnelles, les compétences en leadership et le dur labeur ne soient pas suffisants. Mon parti a fixé un minimum pour le nombre de déléguées à ses congrès. Ainsi, les femmes doivent compter pour au moins 50 % des participants aux différents congrès où l’on procède à l’élection du chef et des membres du bureau de direction en plus de mettre aux voix les politiques du parti. Il y a également des normes à respecter quant au nombre de jeunes, d’Autochtones et d’aînés. Je suis très fier d’avoir pu, tout au long de ma carrière politique, compter sur l’excellent soutien de femmes autochtones, de représentantes de différentes communautés culturelles et de jeunes femmes, dont bon nombre ont fait leurs premières armes politiques à mes côtés. J’estime important d’encourager ces femmes à passer d’un rôle de soutien à des postes de commande au sein du parti. D’après moi, un chef de parti devrait bien s’assurer d’inciter les femmes à se porter candidates dans les circonscriptions qui leur conviennent et de leur adjoindre des organisateurs de campagne capables de les mener à la victoire. Il ne faut pas négliger non plus l’importance du mentorat qui peut procurer une aide directe, tant aux candidats qu’aux candidates. J’ai aussi relancé des femmes qui disaient souhaiter simplement travailler en coulisses et je me suis employé à les mettre en confiance en vue d’une éventuelle candidature.
iKNOW Politics : Pourriez-vous nous donner plus de détails sur la participation politique des femmes au Canada, tant au sein des partis que des pouvoirs législatif et exécutif?
Grant Mitchell : Le nombre de femmes élues au Parlement ou nommées au Sénat est nettement insuffisant. Seulement cinq femmes figurent parmi le groupe de 18 sénateurs récemment nommés et elles ont toutes été reléguées à l’arrière-ban. Lorsque le premier ministre Stephen Harper a rencontré le président Barack Obama, une seule femme était présente bien que plusieurs ministres féminines détiennent des portefeuilles qui auraient justifié leur participation à l’événement. En outre, il y a très peu de femmes dans les bureaux de la direction générale du gouvernement conservateur. Qui plus est, le gouvernement actuel a éliminé le Programme de contestation judiciaire qui permettait aux femmes de contester certaines dispositions législatives en invoquant les articles de la Charte canadienne des droits et libertés qui visent l’égalité des sexes. Les conservateurs ont également fermé 12 des 16 bureaux régionaux de Condition féminine Canada. Pour aggraver encore davantage la situation, le gouvernement conservateur actuel empêche les organisations travaillant à la défense des droits des femmes d’obtenir du financement fédéral. Par ailleurs, même si les femmes sont beaucoup plus nombreuses à se porter candidates, elles ne comptent que pour 22 % des élus. La plupart des chefs de parti se sont engagés à augmenter le nombre de candidates au sein de leurs troupes, et des gains ont été réalisés en ce sens, mais les progrès sont encore trop lents.
iKNOW Politics : À la lumière de votre expérience, quelles seraient selon vous les meilleures stratégies à mettre en œuvre pour intégrer les hommes aux mécanismes de promotion de l’égalité des sexes, surtout au chapitre de la participation politique?
Grant Mitchell : J’estime primordial que le chef de parti multiplie les encouragements en ce sens. Je pense qu’il faut bien comprendre que l’on fait fausse route en se laissant guider par des préjugés bien ancrés lorsqu’on laisse entendre que les femmes pensent différemment des hommes. Les hommes eux-mêmes ne pensent pas tous de la même manière. La détermination, la volonté et la loyauté face à l’adversité sont les éléments fondamentaux de tout engagement rigoureux et personne ne m’a jamais dit que ces attitudes étaient l’apanage des hommes. Par ailleurs, j’ai toujours préconisé que l’on cesse toutes les blagues et les conversations sexistes en public. Selon moi, hommes et femmes devraient s’inscrire en faux contre de tels propos lorsqu’ils les entendent. Nous devons aussi confronter tous ceux qui mettent de telles réactions de sensibilité sur le compte du mouvement féministe, car il s’agit de situations qui nous affectent tous. Je pense également qu’il serait utile qu’un homme soit nommé responsable des dossiers touchant l’égalité des femmes et que l’on veille à ce qu’il comprenne bien la problématique de manière à pouvoir proposer des solutions appropriées.
iKNOW Politics : Si vous aviez une seule recommandation à formuler, quel conseil donneriez-vous aux membres d’iKNOW, et aux candidates tout particulièrement, pour la progression de leur carrière politique?
Grant Mitchell : Il faut se souvenir que jamais rien n’est facile en politique. Personne ne vous fera de cadeau. C’est toujours un combat. Ne vous laissez pas leurrer par le stéréotype voulant que les femmes soient moins enclines à livrer bataille. Pensez à ce qui arrive lorsque deux ou trois femmes s’affrontent; les débats ne perdent rien de leur intensité. Pour gagner, il faut travailler plus fort que les autres candidats (frapper à davantage de portes). Il est possible que les femmes soient défavorisées et se heurtent à davantage de difficultés, mais il faut absolument qu’elles en fassent abstraction. Le parcours des hommes est lui aussi semé d’embûches, bien que celles-ci soient peut-être moins pénibles à surmonter. Comme il faut toujours déployer d’énormes efforts pour gagner sur la scène politique, il faut accepter cette réalité lorsqu’on y est confronté. Il est normal qu’il en soit ainsi compte tenu des enjeux élevés en cause lorsqu’une personne veut contribuer à la gouvernance d’un pays et voir à la concrétisation des valeurs qui lui sont chères.
J’inviterais également tous les hommes qui font de la politique à entrer en contact avec toutes ces femmes qui pourraient se lancer dans la course si elles se savaient encouragées et appuyées. On pourrait ainsi retrouver un plus grand nombre de femmes en politique.