Publié par le sénateur Colin Kenny le 24 avril 2008
Dans la guerre que le Canada mène en Afghanistan, la victoire passe par le recours à des armes intelligentes. Mais pas de celles qui tuent.
Le Canada aura gaspillé ses fusils automatiques, ses roquettes et ses lance-grenades si les Afghans ne mettent pas la main sur les armes qu’il leur faut vraiment : l’éducation, la justice et le travail.
Quand je suis allé en Afghanistan avec quatre autres membres du Comité sénatorial de la sécurité nationale et de la défense la semaine dernière, j’étais loin d’être acquis à l’idée que les Canadiens se battent en faveur d’une société aussi manifestement désemparée – croulant sous la corruption, animée d’une mentalité médiévale et faussée par un trafic de stupéfiants hors de contrôle.
Quand j’ai quitté l’Afghanistan quatre jours plus tard, l’image prédominante que j’avais en tête n’était plus celle de braves Canadiens tentant de soutenir un gouvernement inefficace et une société incurable, et je crois que notre séjour là-bas a également fait évoluer l’opinion de mes collègues.
Oui, nous avons vu de courageux Canadiens, un ensemble impressionnant de jeunes de toutes les régions du pays, qui pour la plupart prennent très au sérieux leur mission. Mais nous avons également vu de braves Afghans prêts à courir des risques incroyables pour échapper à des décennies de misère.
Les Afghans qui ont réussi à survivre ont vécu sous des chefs de guerre avides de pouvoir, un envahisseur soviétique brutal et les affreux Talibans. Pour les habitants de provinces comme le Kandahar, où les Canadiens sont déployés, la décennie qui vient leur offre une chance – sans doute la seule – de goûter à un semblant de vie saine et civilisée.
Bien sûr, rien n’est garanti. Les défis sont atterrants et la conjoncture peut redevenir défavorable. Mais ce qui est clair, c’est que la situation est sans espoir pour ces gens si les programmes et les projets de développement parrainés par des pays comme le Canada ne réussissent pas. Ils n’ont pour le moment aucune chance de s’en sortir si nos troupes ne sont pas là pour tenir les Talibans en respect tandis qu’ils prennent des risques pour s’instruire, travailler et rebâtir leur vie.
Et des risques, ils en prennent. Nous avons parlé avec des étudiants qui ont essuyé, eux et leurs proches, des menaces en rentrant de l’école. L’éducation – surtout pour les femmes – pose une menace énorme à ceux qui ont besoin d’obéissance aveugle pour gouverner.
Nous avons appris que même du temps des Talibans il y avait des écoles clandestines – même pour les petites filles, même dans des localités islamiques profondément croyantes. Il y a une soif d’éducation dans ce désert appauvri.
Nous avons parlé avec les travailleurs d’un projet canadien de construction routière qui ont dû changer leur heure d’arrivée le matin parce qu’ils se trouvaient sur la route à une autre heure que celle de la plupart des cultivateurs. Les Talibans s’attaquaient à eux parce qu’ils savaient que s’ils se déplaçaient à sept heures du matin, ils travaillaient probablement pour des étrangers, crime punissable de toutes sortes de châtiments cruels.
Tout le monde espère qu’un jour l’armée et la police afghanes seront à la fois fortes et honnêtes et que les projets de développement pourront se dérouler sous leur protection. Mais on n’est pas encore là, du moins pas dans les provinces comme le Kandahar.
Lorsqu’ils participent à des projets, les étrangers ont besoin d’une escorte militaire. Nous avons rencontré une femme qui travaille à la réforme du système carcéral. Or trois véhicules militaires et une dizaine de gardiens doivent l’accompagner partout où elle va.
Quand ce sont des Afghans qui gèrent les projets de développement parrainés par le Canada – et c’est, pour des raisons de sécurité, le cas de presque tous les projets au Kandahar – ils mettent leur vie en danger.
Les responsables canadiens de l’aide au développement – en collaboration avec les militaires canadiens qui eux-mêmes doivent mettre la main à la pâte, par exemple, en matière de construction routière – font un excellent travail dans de difficiles circonstances. Leur maître mot, c’est la consultation. Ils ne lancent pas de projets qui ne soient pas jugés prioritaires par les conseils communautaires. Nous sommes là en effet pour permettre aux Afghans d’atteindre les buts qu’ils se fixent, non pas pour leur imposer les nôtres.
Notre travail de développement est impossible pour le moment sans l’appui de nos militaires. Et c’est normal, selon les Afghans à qui nous avons parlé en l’absence de responsables canadiens. Certains nous ont peut-être dit ce qu’ils croyaient que nous voulions entendre, mais beaucoup ont exprimé leur profonde reconnaissance à la fois pour la contribution du Canada à leur développement et pour le soutien militaire qui le rend possible.
Au cours des quarante dernières années, le Canada a souscrit à plusieurs théories d’aide étrangère dans ses efforts pour tendre tant bien que mal la main à une foule de pays de par le monde, parfois sans résultats durables. Les trois théories les plus sensées sont les suivantes: a) se concentrer sur une poignée de pays au lieu de chercher à aider tous les pays dans le besoin; b) venir en aide aux plus pauvres d’entre les pauvres; c) rester sur place assez longtemps pour que donateurs et bénéficiaires se comprennent suffisamment bien pour assurer la pérennité des progrès accomplis.
Il n’y a guère au monde de pays plus pauvre que l’Afghanistan, d’histoire plus triste que la sienne. Le Canada a raison de se concentrer sur ce pays – non pas parce qu’Osama bin Laden serait terré quelque part dans cette partie du monde, mais parce que les Afghans ont désespérément besoin de nous.
Le Canada vient au premier rang des pays donateurs d’aide à l’Afghanistan par habitant. Notre programme d’aide a récemment reçu un bel encouragement quand Hanif Atmar, ministre de l’Éducation de l’Afghanistan, a demandé au Canada d’offrir en priorité au gouvernement avis et conseils sur la coordination de l’éducation à l’échelle du pays.
Les Canadiens vont toujours vouloir apporter leur aide quelque part. Malgré les doutes que notre comité a exprimés ces dernières années et les critiques qu’il a adressés à l’Agence canadienne de développement international, force nous est d’admettre pour le moment qu’il n’y a pas de meilleur endroit où le Canada puisse concentrer ses efforts d’aide.
Nous distribuons des armes aux Afghans. Des armes de la meilleure espèce.